Le lac
Les cordons policiers se demarquaient fortement dans ce decor monochrome de fin d’automne. Les plongeurs etaient sur le point de repartir. Les deux inspecteurs discutaient а l’ecart avec le legiste.
- C’est le troisieme corps qu’on retrouve dans ce lac en un mois ! Vous etes sur que c’est le meme mode operatoire, doc ?
- Je vous enverrai le rapport, mais a priori c’est clair et net – cet homme a aussi e'te' egorge'. Un seul coup а la carotide. Puis son corps a e'te' jete' dans le lac. Il est possible qu’il fut encore en vie.
- Quelle galere…
- Je vous souhaite bien du courage. Le meurtre s’est produit il y a pas plus de 24 heures, mais avec cette pluie, il ne doit pas rester beaucoup de traces dans les environs. Bonne journee, messieurs !
Le legiste s’en alla а l’abri de sa voiture, laissant les deux hommes ruminer.
- Je me demande comment il fait pour les avoir. Les victimes sont des hommes plutot sportifs, pas du genre а se laisser faire.
- Ils ne s’attendaient pas а etre attaque's.
- Certes, mais c,a nous avance а quoi ?
- Ecoute, j’ai une idee…
L’hiver s’annonc,ait enfin. Une fraicheur envahissait le parc. Les passants se couvraient de plus en plus avec des manteaux et des echarpes. Le matin, une fine couche de rosee gelee enveloppait la terre et les arbres.
Maximilien se promenait souvent au bord du lac. C’etait un paysage tres relaxant. Parfois il s’asseyait sur un des bancs cache's dans les alle'es et lisait. Il aimait sentir l’air froid mele' aux rayons du soleil sur sa peau. Un samedi cette lumiere se materialisa sous la forme d’un ange.
- Qu’est-ce que vous lisez ?
- Un roman, - repondit-il betement.
Si le soleil devait devenir humain, il aurait pris cette forme. Elle sourit et s’assit а cote' de lui.
- Oui, mais quel genre de roman ?
- Science-fiction.
- C’est interessant ?
- Oui.
Il se maudissait presque d’etre aussi peu sociable.
- Je ne vais pas vous deranger alors, - dit-elle en se levant.
- Non ! – cria-t-il quand elle fit mine de partir.
Un rire plein de vitalite' lui fit perdre la tete.
- Vous ne me derangez pas du tout.
Et elle resta.
Elle venait toujours le matin. Mais quand il passait par le parc pour rentrer le soir, elle etait lа aussi. Ils pouvaient parler des choses et d’autres, de livres et de chanteurs, de papillons et de grands philosophes. Il voyait bien un nuage qui passait parfois sur son soleil. Mais elle ne voulait pas en discuter.
Un jour, ils marchaient au bord du lac. Elle s’arreta pour regarder un oiseau boire.
- C’est tres beau ici. Tres calme.
- Mais pas tres sur, - dit-elle.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Tu n’en as pas entendu parler ? Il y avait cinq morts dans ce parc recemment. On les a repeche's dans ce lac.
Il se raidit.
- Des suicides ?
- Non, des meurtres. Les apparences sont si trompeuses, tu sais… Un paysage idyllique peut etre le theatre d’un drame. Un bon pere peut etre un pervers sadique. Il y a tellement de choses dont la vraie nature ne correspond pas du tout а l’image exterieure.
- Tu as raison, - repondit Maximilien en scrutant le visage imperturbable de la jeune femme. – En quelque sorte, c’est injuste.
- Qu’est-ce que la justice, Max ?
- Je ne sais pas trop.
Elle le regarda dans les yeux. Longuement.
- Que penses-tu de moi ?
- Tu es un ange, - repondit-il en souriant.
- Je t’aime.
Avant qu’il puisse reagir, elle l’embrassa. Et il ne put que repondre а son etreinte. C’etait un soleil, un beau soleil, dont la lumiere masquait la laideur des choses qui l’entouraient.
- Ce soir… Reviens ici, au parc, ce soir. J’aimerais te montrer quelque chose.
Sur ces mots, elle partit presqu’en courant. Il la regarda s’eloigner dans l’alle'e. Il savait qu’elle avait mal, mais pourquoi ? Pourquoi elle lui mentait ? Pourquoi lui mentait-il ? Quel dommage d’avoir mis autant du temps а la trouver…
La nuit transformait le parc en un lieu d’outre-tombe. Arbres nus et silence, faible eclairage et eaux immobiles. Maximilien marchait rapidement sur les sentiers familiers, maintenant si differents de l’habitude. Il savait ou la fille l’attendrait.
Il ne s’etait pas trompe'. Elle etait au bord du lac, pensive, seule. Elle ne portait qu’une legere robe blanche et des escarpins argente's. C’etait un mystere pour lui comment elle a reussi а ne pas les salir dans la boue environnante.
- Tu vas attraper froid comme c,a ! – s’exclama-t-il en enlevant sa veste pour la lui passer.
Mais elle recula doucement pour eviter ce geste d’affection.
- Pas de souci. Je n’ai pas froid.
- Arrete, on est au mois de decembre !
- Ce n’est pas grave.
Il essaya de deviner ce qu’elle preparait. Mais il faisait trop sombre pour voir son visage distinctement, et sa voix n’avait pas change'. Meme si… elle semblait vide, detache'e, avec une etincelle de folie qui perзait derriere les mots.
- Tu voulais me montrer quelque chose ? – demanda-t-il prudemment.
- Oui. Le lac. La nuit, l’eau est noire. Si noire que si tu y plonges, le lac ne te laissera pas partir. Tu veux essayer ?
Quel piege grossier. Ce n’etait pas ce qu’il attendait d’elle.
- Non, c’est bon.
Elle rit. Mais ce rire n’etait plus plein de vie et de joie, comme l’autre fois, ce fameux samedi matin, il etait faux, tellement faux.
- C’etait une blague ! – dit-elle en se calmant. – Approche.
Il fit deux pas vers elle. Elle fit le reste.
Il sentit des mains legeres jouer avec ses cheveux, des levres froides toucher les siennes, une peau glaciale l’effleurer. Pendant un bref instant, il crut que c’etait une sirene, une femme morte noye'e, qui tentait de le seduire.
- Arrete, je ne peux pas…
- Pourquoi ? Tu me veux, non ? Ou n’es-tu pas comme tous les autres, Max ?...
Dans sa derniere question, il decela un peu d’espoir.
- Tous les autres ?...
Une branche craqua quelque part. Ils etaient tous les deux, seuls etres vivants dans un monde nocturne. Elle continuait а l’enlacer.
- Ces autres hommes… Qui ne voulaient que m’utiliser. Mais je ne suis pas leur jouet ! C’est ma vie, ma vie ! Ce n’est pas un jeu !
Elle avait hurle'. Il se libera de ses bras, la prit par les epaules et tenta de trouver une lueur de raison, une possibilite' d’erreur, quelque chose, dans son attitude.
Elle leva la tete et plongea son regard dans le sien. Si desespere'. Elle avait mal, mal, mal…
- Tu es comme eux.
- Les cadavres retrouve's dans le lac… c’etait toi ?
La question sembla la surprendre. Ses yeux fuyaient. Puis son expression se rembrunit.
- C’etaient des monstres.
Un geste doux et rapide. Mais il etait pret а l’eviter. D’ou sortait cette arme ? Qu’importe, apres tout…
Elle semblait perdue а present. Personne n’avait evite' son attaque auparavant.
- Calme-toi. Fais pas de betises.
- La ferme !
La colere l’emporta. Elle se jeta sur lui. La lame dans ses mains etait si obeissante, elle l’a toujours e'te', toujours, toujours de son cote'. Il esquiva. Une autre branche craqua.
Et le parc ressuscita, s’emplit de sons, de voix, de silhouettes.
- Plus un geste ! – dit une voix inconnue suivie d’un cliquetis menac,ant.
- Comment ?...
Elle recula jusqu’а ce que l’eau lui touche les pieds, son couteau pointe' devant elle, ses yeux hagards passant des representants de l’ordre apparus comme par enchantement а Max. Ombre blanche dans la nuit orageuse d’hiver.
- Pose cette arme maintenant, - dit Max en faisant un pas vers elle.
- Tu es avec eux ? – demanda la fille d’une voix fievreuse.
- Oui. Des le debut, je te cherchais. Sans savoir qui tu etais.
- Comment tu as su ?
- Nous avons repeche' seulement quatre hommes. Tu m’avais parle' de cinq morts. C’est lа que j’ai compris.
Elle eclata d’un rire hysterique.
- Bien sur ! Vous l’avez pas trouve', le premier ! Toujours pas ! Cet enfoire' va continuer а me pourrir la vie meme apres sa mort !
- Qui etait-ce ? Ou est-il ?
Elle pencha la tete de cote' et ses yeux brillerent de folie.
- Il est derriere moi. Juste derriere moi. Mon cher pere.
Maximilien fit un autre pas vers elle. Elle l’a vu et leva sa main armee au-dessus de la tete.
- Mon corps m’appartient, Max. Et j’en fais ce que je veux.
Sur ses mots, elle plongea la lame dans sa poitrine.
- Non ! – cria-t-il en se precipitant vers elle, mais trop tard.
Une tache rouge envahit le tissu blanc de sa robe. Ses yeux ne s’ouvrirent pas. Elle tomba а la renverse, fantome pale de l’etre humain, et l’eau noire se referma sur elle.
(2012)
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