Jin, 15 ans
Ce jour maudit, tout etait comme d’habitude. Mon pere me reveilla à sept heures. Ma grande soeur avait dejà prepare' le petit dejeuner. Je n’avais plus qu’à m’habiller, faire mon sac, et partir au college. J’y vais toujours à pieds. Ce n’est pas que je suis un grand sportif, mais je ne supporte pas les bus, ni les voitures. J’en ai fait une phobie, je crois. C,a n’a pas toujours e'te' comme c,a, à vrai dire. C,a a commence' il y a quatorze mois et cinq jours. Le jour de l’accident. Mais je n’aime pas en parler.
Ce jour-là, je ne suis jamais arrive' au collège. Pas plus que les jours qui suivirent. En chemin, une voiture s’arreta devant moi, sur le trottoir. J’ai jure', parce que ce truc a failli m’ecraser, et j’ai voulu passer de l’autre cote'. Mais je n’ai pas reussi. Un type mal rase' est sorti de la bagnole, et d’un coup j’ai eu tres peur. Je ne suis pas un froussard, mais là, c,a m’a fait vraiment peur de le voir s’avancer vers moi. Il a leve' le bras, et je ne me souviens plus de ce qui s’est passe'.
Quand je me suis reveille', j’avais mal de partout et j’etais allonge' sur du beton dans le noir. Il n’y avait pas une lumiere. Au moins, je n’etais pas dans une voiture. Je me suis leve' et j’ai senti un truc couler sur mon front. J’ai passe' ma main sur le visage et j’ai essuye' mon sang. C,a ne m’a pas choque'. J’ai vu pire. Alors j’ai cherche' un mur, et j’ai fait le tour de la piece, mais je n’ai meme pas reussi à trouver la porte. Pitoyable. Puis, je me suis assis pres d’un mur et j’ai attendu sans rien faire.
Je ne sais pas combien d’heures ont passe'. Enfin une porte s’ouvrit, juste en face de moi. Le type mal rase' du matin est entre'. Il avait l’air de bien s’amuser.
La lumiere qui est entre' avec lui m’aveugla pendant un moment, et quand j’ai pu voir normalement, il etait dejà devant moi, à sourire. J’ai serieusement flippe'.
- Qu’est-ce que tu me veux, sale pervers ?! On est ou là ?
Il ricana.
- Tu parles trop.
Et il m’a donne' une enorme claque. Ma tete est partie de cote' et a cogne' le mur. Dejà que je ne tenais pas bien sur mes jambes, là, je me suis effondre' devant ce type. Minable.
- Quand j’aurai envie de te parler, tu le sauras, avorton.
Encore un coup, de pied cette fois, en plein dans le ventre. Je me suis evanoui.
J’etais encore sur le beton, et le type etait toujours là. Je comprenais mieux maintenant. Il n’etait pas un obsede', ni un kidnappeur qui veut une rançon. Il n’allait rien me faire. A part me taper jusqu’à la mort. C’etait ça, son passe-temps à lui. J’ai essaye' de me relever.
Il m’a pris par le cou et me souleva de fac,on que mes pieds ne touchent plus le sol. Je n’arrivais plus à respirer. Un eclair blanc passa devant mes yeux et je retombais sur mes pieds, du sang coulant encore plus sur mon visage. Ce salaud m’avait taillade' le visage avec un couteau. Encore un coup, et encore. Je tombais, me relevais. Je ne savais pas ce que je pouvais faire d’autre. J’esperais juste qu’il s’arrete.
J’avais remarque' un flingue à sa ceinture, un automatique charge' à bloc. Il avait surement l’intention de m’envoyer une balle quand je ne l’amuserai plus.
- Alors, le morveux, t’en veux encore ?
- Enfoire'… Tu fais ça qu’à moi, ou d’autres gosses sont passe's par ici ?!
Il eclata d’un rire mauvais. Mais c’etait un instant de repos quand même.
- Cretin ! Ce que je te fais, je le fais parce que tu es toi. Vous allez tous payer.
- Quoi ?!
Il rit encore. J’ai senti la colere monter en moi.
- Tu sais que tu aurais uû mourir il y a un an ? Tu sais que je te croyais vraiment mort ? Et que c,a m’a bien contrarie' de te voir encore vivant, alors que j’allais enfin pouvoir m’occuper de ton pere et de ta soeur ?
- Qu’est-ce que c,a veut dire ?!
- C,a veut dire que toute ta petite famille, je vais la buter, et si je n’ai pas pu finir avant, c’est à cause des flics. Tu ne devrais pas etre là, sale mome. T’es un dur à ecrabouiller, toi.
- Que… Quoi !
- Pauvre cretin ! Tu n’avais pas compris que ta voiture etait sabotee ? Mais c,a n’a pas vraiment reussi : ton pere et ta soeur n’etaient pas dedans et toi, tu as survecu. Quand on a appris c,a, c,a m’a foutu en rogne pendant deux jours, et j’ai perdu la moitie' de la somme promise pour l’affaire. Vraiment dommage… et c’est à cause de toi, petit enfoire' !
Il m’envoya à l’autre bout de la piece d’un coup de pied. Je ne m’en rendis pas compte.
Ma musique rock preferee dans le lecteur CD. Je la deteste maintenant. Le soleil. Sept heures et demie du matin. On roule en direction du college. Une descente. Un crissement aigu. La terreur sur le visage de ma mere. « Jin, baisse-toi ! » Un mur. Des barres de fer. L’impact. Le silence rempli de crissements metalliques. Et le sang de ma mere sur mes mains, et les larmes, les miennes je crois, sur le volant en miettes. On m’a dit que j’etais sorti tout seul de la voiture ecrasee, couvert de sang et que je m’etais precipite' vers le cote' conducteur. Mais trop tard, à tous les coups.
- Alors, le mioche, t’es dejà mort ?
Il s’approcha de moi.
- Espece de retarde' !
Il etait pres. Tout pres de moi. Celui qui a tue' ma mere.
J’ai saute' sur lui. Il ne s’attendait pas à c,a, et il est tombe' de toute sa taille. Je suis plutot maigre, mais mon poids et ma colere ont suffit à le faire tomber. J’ai saisi la manche du pistolet sur sa ceinture, et je me suis releve' rapidement. Il s’est releve' egalement, apparemment decide' à en finir avec moi. Je levai l’arme.
Il pâlit.
J’ai tire'.
La balle est entre'e entre les deux yeux. Je l’avais vu. Le type s’est ecroule' par terre comme un gros sac de peau et de vetements. Je l’ai fixe' et dit :
- On est quittes.
Je suis sorti tranquillement de la piece. Je ne sais plus exactement ce que j’ai fait apres, mais je me souviens d’avoir couru. Longtemps. Dans une rue deserte. J’avais l’impression que ce type mal rase', avec son trou dans la tête, allait me rattraper. Pourquoi il a fait c,a ? Je ne sais toujours pas. Je m’en fous, au fond. Je sais juste qu’à cause de c,a ma soeur et mon pere ont passe' des nuits blanches à l’hopital, entre les deux lits. Que ma soeur a pleure'. Que mon pere a du donner son accord pour debrancher ma mère, car elle ne pouvait plus revivre. Que je suis passe' sur une table d’operation d’urgence. Que ma mere etait enterree et ne reviendra jamais. Jamais. Jamais. Je deteste ce mot.
J’etais dans un etat pitoyable. J’ai vu des gens au coin de la rue. C’etaient juste une bande de drogue's qui fumaient de l’herbe ou je ne sais quoi. Mais sur le coup j’ai pense' voir d’autres gars qui voulaient me tuer. Alors je n’ai pas he'site'.
J’ai tire'. Encore et encore. Jusqu’à n’avoir plus de balles.
Ils sont tombe's l’un apres l’autre, sans trop comprendre ce qui se passait, sous l’effet de la drogue sans doute. Cinq personnes. Quand plus personne ne bougeait, je me suis approche'. J’ai vu leurs visages.
Et j’ai compris.
La police m’a trouve' sous le lampadaire, à l’ecart des corps. Je tenais encore le flingue. Je le leur ai donne' tout de suite. J’ai tout raconte'. Je les ai amene's voir le corps de l’autre enfoire'. Et puis il y a eu les lumieres de phares, les sirenes, les questions, plus rien en fait. On m’a envoye' dans l’hopital d’une prison. J’etais bien amoche'. Coupures profondes, fractures, traumatisme crânien. J’ai eu droit à tout, cette fois aussi.
Maintenant je suis dans un asile. Ils disent que c’est pour me remettre, mais je sais quand meme. Mon pere et ma soeur viennent me voir parfois. Mon proces s’ouvre dans quelques jours. Pour le moment on me soigne, moi, mes fractures, mon deuxieme traumatisme et mes pretendus troubles psychiques. Foutaises ! Qu’est-ce que je devais faire à l’assassin de ma mere ? Le feliciter, peut-etre ? Mais ces cinq-là… C’est entierement ma faute. Je suis pareil à l’autre enfoire', en fait. Ils auront beau dire que j’etais dans un etat secondaire, que j’etais hors de moi, que je suis un enfant perturbe' qui a vecu des moments choquants. Je sais, moi, ce que je dirai aux juges :
- Je m’appelle Jin, quinze ans. Je suis un meurtrier.
(2009)
Ñâèäåòåëüñòâî î ïóáëèêàöèè ¹212101000318