Melodie
« Il ne faut jamais desesperer, car dans ce monde personne ne viendra t’aider. » C’est triste de penser comme c,a. Mais pour certains c’est la seule faзon d’avancer. Etre seul rend fort. Mais etre seul rend si faible face a des choses si simples.
A une epoque vivait une fillette aux yeux verts et aux cheveux sombres, pareille a un chat noir. Son nom etait Hisana. Elle etait elevee dans une abbaye.
Hisana etait souple, curieuse, mais distante et froide. Ses yeux penetraient dans l’ame de chacun alors que la sienne restait fermee meme pour ses tutrices. Elle ne faisait que lire, apprendre les histoires obscures du passe', tout en restant fidele aux reglements de l’abbaye. Les gens ont oublie' le son de sa voix et l’eclat de sa peau au soleil. Personne ne l’approchait. Personne ne savait ce qu’elle cherchait.
Un jour Hisana alla au village le plus proche, seule. Inconnue et inaperc,ue par les villageois, elle les observa et ecouta. Et le reflet mysterieux de ses yeux verts se changea en un puits profond de solitude. Qui parlerait a une vagabonde assise pres de la fontaine ?
L’eau est si claire. Elle n’a pas de frontieres, elle…
- Qu’est-ce que tu fais ?
Le jeune forgeron est venu boire a la fontaine, et sourit аal’inconnue aux yeux de chat.
- Je ne t’ai jamais vu par ici. Comment t’appelles-tu ?
- Hisana. Je viens de l’abbaye.
- Ah, je vois ! Moi c’est George.
Les etoiles se succederent dans le ciel. Hisana passait beaucoup moins de temps а l’abbaye qu’avant. Il lui apprenait le monde, elle lui racontait le passe'. « Je ne suis plus seule. Lui, il m’aidera. » Voila ce qu’elle pensait. Et elle avait peur pour la premiere fois de sa vie, elle, Hisana, la fille qui a perce' les plus troublants et les plus sanglants des secrets de l’histoire sans sourciller. Elle avait peur que ce soit faux, que sa vie soit juste une illusion.
- Comment c,a se fait que tu passes autant de temps a etudier ? C’est surprenant…
- Je cherche quelque chose. Je l’ai jure' sur une tombe.
- Raconte-moi. Peut-etre je pourrai t’aider ?
- Je ne sais pas… On m’a dit, а l’abbaye que mon pere etait un musicien fou qui voulait composer une musique divine. J’ai ecoute' ses sonates. Elles sont belles, mais sans plus. J’ai promis de composer une melodie telle qu’il en serait satisfait.
- Hum… je ne suis pas fort en musique, mais je pourrai faire quelque chose…
C’est ainsi que Hisana obtint une chose dont elle ne se separa plus jamais : une flute que George a fait lui-meme. « Ce n’est pas un instrument d’ange, mais c’est tout ce que j’ai » dit-il et ses yeux gris d’acier sourirent.
Et les champs connurent le son de la flute de Hisana. Une musique pure, simple et triste, empreinte de solitude et de mystere. George lui a dit que c’etait tres beau, mais elle ne voulait pas arreter ses recherches.
- Ce n’est meme pas du niveau de mon pere.
Un jour а l’abbaye, elle s’endormit sous un arbre. Dans son reve une ombre sans visage vint lui parler.
- Hisana. Tu ne pries plus, tu oublies Dieu. Que t’arrive-t-il ?
- Qui es-tu pour me le demander ?
- Je suis ton gardien.
- Menteur ! Pourquoi ne puis-je donc pas voir ton visage ?
- Tu t’eloignes de Dieu, et tu t’eloignes de moi. Je ne peux plus te proteger, Hisana. Arrete ta quete insensee. Arrete ou tu vas mourir, Hisana.
- Je suis proche de la solution, je le sens. Laisse-moi, je n’ai pas besoin de ta protection, et la mort ne m’effraie pas tant que je peux chanter.
Au reveil, elle serrait la flute contre elle.
Elle ne parla pas de son reve а George. Ils continuerent а se rencontrer pour parler et pour se promener dans les champs. Et une nuit d’e'te', Hisana a e'te' arretee pour sorcellerie. On disait qu’elle sortait bien trop souvent de l’abbaye en cachette, qu’elle envoutait les hommes, et qu’elle conversait avec le diable. On l’a enferme' dans un cachot et on lui a pris sa flute. Hisana ne pouvait plus jouer.
Le proces fut rapide et le chatiment severe. Hisana n’a pas prononce' un mot. Son monde si lumineux depuis qu’elle a rencontre' George s’effondrait. Il n’est meme pas venu la voir.
« Voila, c’est comme c,a que c,a devait finir. Je n’aurais jamais du croire а ses paroles. J’aurais peut-etre pu trouver la melodie divine. » C’est ainsi qu’elle pensait a quelques heures du bucher, seule dans sa cellule. Seule comme elle l’avait e'te' pendant toute sa vie.
- Hisana !
Une voix l’appelait. Sa voix.
- Hisana !!!
Par l’unique ouverture semblable а une fenetre une main essayait de trouver la sienne. Elle l’a serre'.
- Tu es venu…
- Hisana, je vais essayer de te faire sortir de la. Ne t’inquiete pas, Hisana !
- Tu n’auras pas le temps. Et ils ont casse' la flute. Je ne pourrais plus jouer.
- Alors j’ai bien fait de l’amener.
Et il passa la nouvelle flute a travers l’ouverture. Les mains tremblantes, Hisana l’a pris. Ses jambes faiblirent et elle tomba par terre, les larmes coulant sur son visage meurtri.
- Hisana ! Qu’est-ce que tu as ?! Reponds !
- Tout va bien… murmura la fille. Je… je suis si heureuse que tu sois la, et que tu veuilles m’aider…
- Qu’est-ce que tu racontes ? Comment aurais-je pu faire autrement ?
- Tu aurais pu dire que j’йtais une sorciere, comme tout le monde. Que je t’ai trompe'. Que je devais mourir.
- Mais c’est faux, n’est-ce pas ?
- C’est faux. Parce que tu es le seul ami que j’ai. Parce que je suis si heureuse d’avoir eu foi en toi…
- Hisana…
Elle se releva peniblement.
- Ecoute. J’ai trouve' la melodie de mon pere.
Et elle joua. Une melodie divine. Celle qui resonne dans le paradis.
Le lendemain Hisana a e'te' brulee sur la place du village pour sorcellerie. Elle morte dans les bras de son ange-gardien. Mais sa flute resta entre les mains du jeune forgeron. Et la melodie divine n’a pas disparu, car il s’en rappelait jusqu’a la fin de ses jours. Cette musique pure du coeur ne peut etre oubliee, une fois qu’on l’a entendue.
La chanson de la fille aux yeux de chat et au coeur pur resonne encore. L’entends-tu ? Elle est en chacun de nous. Elle vibre dans chaque etre vivant. Seulement nous restons sourds a ces sons. Ferme les yeux, pense a ce qui est eternel dans ta vie, pense a ceux en qui tu crois sans reserves. Encore et toujours… et maintenant, l’entends-tu ? C’est la melodie d’un etre heureux.
(2009)
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