Le petit gar on

LE PETIT GAR;ON

Le petit gar;on, Leo Tenas, commen;ait tout juste ; explorer ce monde. Il ;tait venu au monde dans un endroit qui sentait le caf; et les croissants. Parce que Paris sent le croissant tout juste sorti du four, et la fum;e de cigarette qui flotte depuis la terrasse d’un caf; ; il sent la poudre et les vieux parfums m;l;s ; la sueur et ; la fatigue du m;tro, o; l’odeur du m;tal chaud, des plaquettes de frein et de la peau des autres est curieusement appel;e « ar;me citron-menthe de Madelaine » – alors que le citron n’a jamais effleur; ces lieux, sauf si l’on s’obstine ; se le figurer. Paris sent aussi l’urine de chat, et l’urine humaine. Personne ne le mentionne dans les guides touristiques, mais c’est la v;rit;, parce que la ville est vieille, elle a plus de deux mille ans, et ses canalisations sont aussi fatigu;es que toi parfois, quand tu ne sais pas choisir entre « oui » et « non ».

Tu es venu au monde, et aussit;t le monde t’a frapp; les yeux avec sa lumi;re – si vive que tu as d; les fermer. Puis il t’a frapp; avec le bruit – des voix, le vent, des pas. Puis avec le tactile, rugueux : on t’a emmaillot;, et ce fut ton premier « non ». Tu as vite oubli; cette offense, car ta m;re ;tait l;… ta m;re, qui ;tait tout.

Leo avait ; peine plus d’un an quand il a vu la Corse pour la premi;re fois. Une magnifique plage o; les galets ;taient si lisses qu’on avait envie de les porter ; la bouche. Des falaises majestueuses qui cachaient la moiti; du ciel. Il a nag; dans la mer M;diterran;e – immense, bleue, infinie. La mer le ber;ait, et cela ressemblait ; une berceuse, seulement plus forte. Et il y avait son p;re, avec qui il faisait parfois des promenades en voiture – en ville, hors de la ville, vers la mer ou simplement au hasard, quand son p;re se taisait et regardait la route. Leo regardait son p;re, et ce silence ;tait particulier, comme si son p;re pensait ; quelque chose de tr;s adulte, trop adulte pour ;tre traduit en charabia. Mais un jour, ; un feu rouge, son p;re s’est tourn; vers lui et a dit : « Tu vois ce ruban d’asphalte ? Il m;ne toujours ; la maison, m;me quand on croit qu’il ne va nulle part. » Ce furent des mots que Leo n’a pas compris, mais qu’il a retenus – comme on retient une m;lodie sans paroles.

Ensuite vint Saint-P;tersbourg. C’est l; qu’habitaient ses grands-parents, et cela sentait la p;tisserie et les vieux livres. Il a vu pour la premi;re fois leur maison au milieu d’une vraie for;t de sapins, o; semblaient vivre des petites b;tes encore inconnues de lui. Mais Leo ;tait toujours attir; par la maison, l;-bas. ; la maison, justement, on voyait directement depuis la fen;tre un ;tang avec des cygnes blancs. Ils se d;pla;aient avec une lenteur de r;ve, et Leo restait de longues minutes ; les observer, le nez coll; ; la vitre. Il ne savait pas encore parler, mais cela ne le g;nait gu;re. Les ;motions ;taient plus claires et plus compr;hensibles.

Ses parents parlaient deux langues. Sa m;re, le fran;ais et le russe ; son p;re, le fran;ais. Quand ils s’adressaient ; lui, ils appelaient la m;me chose par des sons diff;rents. « Eau » et « вода ». « Lait » et « молоко ». Leo fron;ait les sourcils. Il sentait que ces sons voulaient dire la m;me chose, mais pourquoi ;taient-ils si diff;rents ? Le monde ;tait beau, mais il ;tait ambigu… et cela l’effrayait.

Ce qu’il y avait de plus simple, c’;tait avec son grand-p;re (paternel). Grand-p;re ne connaissait pas un mot de fran;ais, mais il saisissait sans peine les intonations de Leo. Quand Leo poussait un cri de joie inarticul;, son grand-p;re le prenait au vol et lan;ait toute une tirade dans sa langue « charabia » – f;ch;e, joyeuse, interrogative. Leo riait. Il ne comprenait pas les mots, mais il comprenait le sens : son grand-p;re jouait avec lui. Grand-p;re ;tait des siens… d’autant plus qu’ils « jouaient » ensemble de la guitare et du piano, tirant sur les cordes et tapant sur les touches. Mais ce qu’il y avait d’encore plus simple, c’;tait avec ses grands-m;res. Leurs yeux brillaient d’amour et de bonheur. Avec elles, la langue n’;tait m;me pas n;cessaire. C’est ainsi que Leo comprit qu’il y avait une langue des mots et une langue des ;motions – et que la seconde ;tait bien plus importante.

Le monde s’ouvrait peu ; peu… ambigu, infiniment divers – et parfois effrayant.

Un jour, ; la plage, une vague est venue et l’a recouvert enti;rement. Leo a inspir; de l’eau sal;e, s’est mis ; tousser, puis ; pleurer. Le monde l’avait frapp; pour la premi;re fois non pas avec douceur, mais avec violence. Il a compris que la mer pouvait ;tre autre chose que tendre.

Plus tard, ; la cr;che, une fillette un peu plus ;g;e s’est emport;e et l’a pouss; si fort qu’il est tomb;. Elle ne voulait pas lui faire de mal, elle jouait simplement avec trop d’;nergie. Mais Leo a ressenti pour la premi;re fois qu’un autre ;tre humain pouvait faire souffrir – sans le vouloir, simplement parce qu’il ;tait autre.

Puis il a voulu caresser un chat, et le chat a sorti ses griffes. C’;tait vexant et injuste : lui voulait faire le bien ! Et puis un jour, la petite chienne Tina a elle aussi aboy; juste au mauvais moment.

— Ce n’est qu’un d;but ? semblaient demander ses yeux ; sa m;re.

Sa m;re n’a pas r;pondu par des mots. Elle l’a pris dans ses bras, serr; contre elle, et lui a caress; la t;te. Et Leo a compris : ; c;t; de lui, il y avait de la chaleur et de la lumi;re. Et cette lumi;re, c’;tait elle.

Un soir, sa m;re lui lisait « Le Petit Prince ». Ni en fran;ais, ni en russe, mais ; sa mani;re : elle racontait avec ses propres mots, en lui montrant les images. Leo ne comprenait pas les mots « apprivoiser » ni « responsable de ce que l’on a apprivois; ». Mais il regardait le renard dessin; et il sentait : dans ces pages se cachait un secret tr;s important. Le secret qui expliquait pourquoi la fillette l’avait pouss; ; la cr;che. Et pourquoi, malgr; tout, il voulait ;tre ami avec elle.

— Maman, pensa-t-il sans le dire, je veux faire un c;lin au monde entier.

Elle a pos; le livre et regard; son fils. Il avait des yeux qui, eux aussi, savaient parler sans mots. On y lisait de la tristesse – et de l’espoir.

— Tu devras choisir, dit sa m;re. Chaque jour, chaque instant, ce que tu emporteras dans ta vie. Deux langues – ou une seule ? La confiance – ou la prudence ? Le tien – ou celui des autres ? La vague qui frappe, ou la vague qui berce ?

Leo n’a pas compris, mais il a retenu… Oui, cela arrive.

La nuit, il a fait un r;ve. Il se tenait sur le rivage de cette m;me mer M;diterran;e, et ; l’horizon se d;coupaient deux silhouettes. L’une ;tait le renard orange du livre, l’autre ;tait le cygne blanc de l’;tang. Ils l’attiraient chacun de son c;t;. Le renard l’appelait vers le d;sert, l; o; r;gnent le silence et les ;toiles. Le cygne l’appelait vers l’eau, l; o; r;gnent la fra;cheur et la douceur.

Leo s’est r;veill; en larmes.

Sa m;re est accourue.

— Qu’y a-t-il, mon petit ? demanda-t-elle.

Leo n’a rien r;pondu. Il a simplement montr; du doigt la fen;tre : l’;tang, les cygnes, la lune, puis il a montr; son c;ur.

Sa m;re a compris. Elle comprenait toujours. Elle l’a pris dans ses bras et lui a murmur; :

— Le monde, c’est l’amour. Et l’amour, c’est le choix. Le choix d’;tre ouvert… et de ne pas craindre ni les vagues, ni les griffes, ni les langues ;trang;res.

Leo s’est rendormi. Il n’a plus r;v; ni du renard, ni du cygne. Il a r;v; de sa m;re, grande, chaude comme le monde entier. Et de Paris, car Paris, L;o – c’est la ville qui sent ta m;re quand elle rentre d’une promenade et qu’elle te serre dans ses bras, n’ayant pas encore enlev; son manteau, et qu’elle embaume le vent, le caf; et quelque chose d’insaisissable qu’on ne peut acheter dans aucune parfumerie. Et c’est exactement la m;me odeur que celui de Saint-P;tersbourg. Et lorsque tu seras grand et que, peut-;tre, tu iras l;-bas par toi-m;me (en train, en avion, en r;ve, peu importe), tu comprendras soudain que tu connais d;j; cette odeur : elle est comme une berceuse, comme la premi;re promenade dans les bras de ta m;re, quand le monde ;tait immense et sans danger, comme le premier matin dans une maison nouvelle, d’o; l’on voit par la fen;tre un ;tang avec des cygnes blancs. Et alors tu comprendras que Paris et Saint-P;tersbourg sentent l’amour.

Le lendemain, il s’est approch; de son p;re, a montr; du doigt le livre « Le Petit Prince », puis le t;l;phone avec lequel il parlait ; son grand-p;re, et la photo de son grand-p;re et de ses grands-m;res, et enfin sa m;re.

Il n’a pas dit « j’ai choisi », mais cela se lisait sans mots.

Il avait choisi les deux langues, et ce qui se trouve entre elles.

Il avait choisi son grand-p;re et son charabia plein d’amour.

Il avait choisi ses grands-m;res avec leur bonheur et leur esp;rance.

Il avait choisi le Renard – et son secret de l’apprivoisement.

Et il avait choisi le Cygne – et sa gr;ce silencieuse.

Mais surtout, il avait choisi l’Amour. Non pas comme un mot, mais comme un pont. Un pont entre lui et les autres. Entre la vague de la peur et la vague de la tendresse. Entre les griffes du chat et son propre ronronnement.

Il n’avait pas encore deux ans, mais il savait d;j; l’essentiel.

Le monde, c’est l’Amour.

Et l’amour, c’est toujours un choix.

Et lui, Leo Tenas, venait de faire son premier choix d’adulte – non pas avec des mots, mais avec toute son ;me, qui, bien s;r, ;tait d;j; l; et venait de s’;crier haut et fort :

« Je suis ici, et je veux ;tre avec vous, et je vous aime ! »


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