Nous reconna trait-elle?
Nous reconna;trait-elle ?
Thomas Djerak
Ou reconna;trait-elle simplement les m;mes ;tres humains, charg;s de noms diff;rents, de fronti;res diff;rentes, et d'empires diff;rents ?
Cette seule question a tout chang;.
Peu ; peu, j'ai cess; d';crire sur Enheduanna.
C'est elle, ; la place, qui a commenc; ; ;crire sur moi — de ma propre main.
Par sa voix, je me suis retrouv; ; parler non seulement de l'Akkad antique, mais aussi de la foi de Dosto;evski en l'immortalit; de l';me humaine, de Crime et Ch;timent, de Camus, et de cette fronti;re morale qu'aucun empire n'a le droit de franchir.
Une phrase est finalement devenue le fondement ;thique de toute la pi;ce :
« Un empire qui exige les larmes de ses enfants a d;j; perdu aux yeux de l';ternit;. »
Aucune ambition politique ne peut justifier un sacrifice humain.
Pas une seule larme d'un enfant martyris;.
Souviens-t'en — et alors tu seras destin; ; la grandeur, car ensemble nous avons forg; l'arme de tes futures victoires.
Ainsi parlait Enheduanna ; Naram-Sin.
Mais sous ces mots demeurait une image qui continuait de m';chapper.
Pendant des jours, j'ai lutt; pour la voir.
Chaque tentative de d;crire son apparence semblait fausse.
Les bijoux en faisaient une pi;ce de mus;e.
Les robes royales l'emprisonnaient ; l'int;rieur d'un mus;e.
Chaque reconstitution historique l';loignait davantage, au lieu de la rapprocher.
Puis, un matin, elle m'est apparue enti;rement v;tue de blanc.
Pas d'or.
Pas de couronne.
Pas de faste c;r;moniel.
Seulement du lin blanc.
De larges manches ondulant doucement dans le vent du d;sert.
Elle se tenait sur la plus haute terrasse de la ziggourat.
Le vent se mouvait autour d'elle comme s'il la connaissait depuis des mill;naires.
; cet instant, j'ai enfin compris ce qu'aucune reconstitution arch;ologique n'aurait jamais pu r;v;ler.
Elle ne ressemblait pas au pouvoir.
Elle ressemblait ; la lumi;re.
Elle se mouvait avec la gr;ce silencieuse d'un cygne glissant sur une eau immobile.
Sans effort.
Sans bruit.
Presque sans toucher terre.
Cette image unique est devenue la cl; de tout ce qui a suivi.
D'elle est n;e la phrase devenue plus tard le centre spirituel de la pi;ce :
Nous sommes d'un seul souffle, d'une seule argile, d'une seule ;ternit;.
Avant de parler, l'enfant respire.
Avant d'appartenir ; une nation, il appartient ; l'humanit;.
Ses petites mains touchent la terre bien avant d'apprendre ; saluer un quelconque drapeau.
Et apr;s la mort, chaque corps humain retourne ; la m;me argile.
Les empires viennent apr;s.
Les fronti;res viennent apr;s.
Les noms viennent apr;s.
Le souffle vient en premier.
Et c'est peut-;tre pour cela que j'ai peu ; peu compris que je n';crivais plus un drame historique.
J';crivais sur quelque chose d'infiniment plus ancien que l'Histoire elle-m;me.
J';crivais sur la voix humaine.
Sur cette voix int;rieure et fragile qui pousse les ;tres ; aimer, ; pardonner, ; pleurer, ; s';treindre, et parfois simplement ; se taire ensemble.
La sc;ne qui m'est devenue la plus ch;re n';tait ni une sc;ne de guerre ni de politique.
C';tait un baiser.
Un baiser silencieux ;chang; ; travers les larmes, au sommet de la ziggourat.
Non parce qu'il appartenait ; l'Antiquit;.
Mais parce qu'il appartenait ; la vie.
Ce baiser, suspendu au-dessus de la ville sous le ciel infini de M;sopotamie, n'a jamais ;t; une simple sc;ne de th;;tre.
Il portait en lui un souvenir de ma propre vie.
Bien des ann;es plus t;t, par une nuit d'hiver glaciale dans une capitale balte, j'avais embrass; pour la premi;re fois celle qui deviendrait mon ;pouse.
La neige recouvrait les rues d;sertes.
Nous marchions ensemble sans parler.
Il existe des instants o; les mots deviennent inutiles, parce que le silence dit tout ce que le langage ne peut dire.
Je ne me souviens que d'une seule chose avec une clart; absolue.
Je tenais sa main aussi fort que je le pouvais.
Ce baiser au sommet de la ziggourat ne portait aucune grandeur th;;trale.
Il portait une reconnaissance.
Ce fut l'instant o; deux ;tres cess;rent d';tre pr;tresse et roi, symboles ou figures historiques, pour devenir simplement une femme et un homme.
Peut-;tre est-ce pour cela que cette sc;ne m'a touch; si profond;ment.
Elle faisait ;cho ; quelque chose de ma propre vie.
Je me suis souvenu d'un soir d'hiver, il y a bien des ann;es, dans la capitale enneig;e d'un pays balte, quand j'avais embrass; celle qui deviendrait plus tard mon ;pouse.
Ensuite, nous avons longtemps march; sans un mot.
Je me souviens seulement que je serrais sa main de toute la force dont j';tais capable.
Le silence lui-m;me ;tait devenu notre langage.
Quand Naram-Sin dit ; Enheduanna :
« … comme une femme qui attendait ces mots en secret, aussi longtemps que je craignais de les prononcer… »
je n'inventais pas de la po;sie.
Je me souvenais de la vie.
Le th;;tre devenait m;moire.
La m;moire devenait th;;tre.
Peut-;tre est-ce pour cela que ces mots sont n;s si naturellement.
Tout vase sacr; finit par aspirer ; devenir simplement humain.
M;me la grande pr;tresse.
M;me le disciple.
M;me le roi.
Tandis que la pi;ce se d;ployait lentement, j'ai d;couvert une autre image qui revenait sans cesse, sans aucune intention consciente.
Les mains.
Au d;but, je les remarquais ; peine.
Puis, soudain, elles ;taient partout.
Les mains d'Enheduanna.
Les mains de Naram-Sin.
Les mains de Lugal-Ane.
Les mains d';lissa.
Des mains qui b;nissent.
Des mains qui d;truisent.
Des mains qui ;treignent.
Des mains qui l;chent prise.
Ce n'est que plus tard que j'ai compris que le symbole central de la pi;ce n';tait ni le pouvoir ni l'amour.
C';tait la main humaine.
Les savants continueront peut-;tre longtemps ; d;battre de ce qui, du langage ou de la main, a transform; nos anc;tres en ;tres humains.
Pour moi, la r;ponse est devenue ;tonnamment simple.
Le Mot et la Main sont n;s ensemble.
L'un ne peut exister sans l'autre.
Car qu'est-ce que le langage, si aucune main ne tend jamais vers une autre ?
Et qu'est-ce qu'une main, si elle n'apprend jamais la compassion ?
Peu ; peu, j'ai compris qu'on se souvient d'un ;tre humain non pour ce qu'il a poss;d;, mais pour ce que ses mains ont choisi de faire.
Les mains qui re;oivent un nouveau-n;.
Les mains des parents prot;geant un fils ou une fille effray;s.
La main d'un p;re enseignant la confiance sans un mot.
La main d'une m;re apaisant la peur avant m;me que les mots n'existent.
Les mains rid;es d'une grand-m;re portant la m;moire des g;n;rations.
La main d'une s;ur restant fid;le toute une vie durant.
Et enfin…
les mains de mes propres enfants.
Regarder ces mains grandir, de l'enfance ; l';ge adulte, m'a permis d';tre t;moin de quelque chose qu'aucune philosophie ne peut v;ritablement expliquer.
Le miracle silencieux par lequel une g;n;ration confie en silence l'avenir ; la suivante.
Peut-;tre toute civilisation ne survit-elle finalement que gr;ce ; de telles mains.
Les empires s';l;vent.
Les empires disparaissent.
Mais les mains continuent de transmettre le pain, les livres, les outils, la tendresse, le pardon et l'espoir, d'une vie ; une autre.
Cette pens;e m'a finalement conduit vers ce qui est devenu, pour moi, le sens le plus profond de toute la pi;ce.
Que cette main n'oublie jamais
que nous sommes, avant toute chose,
d'un seul souffle,
d'une seule argile,
et d'une seule ;ternit;.
Nous reconna;trait-elle ?
J'ai fini par comprendre que la r;ponse ;tait plus simple que je ne l'avais imagin;.
Elle ne reconna;trait pas nos machines.
Elle ne comprendrait ni nos satellites, ni nos ordinateurs, ni notre intelligence artificielle.
Mais elle reconna;trait aussit;t nos peurs.
Notre orgueil.
Notre solitude.
Notre amour.
Notre d;sir d';tre un jour, quelque part, rappel;s ; la m;moire.
Les ;tres humains ont moins chang; que nous aimons le croire.
Nous avons appris ; traverser les oc;ans et les plan;tes.
Nous n'avons pas encore appris ; traverser la distance qui s;pare un c;ur humain d'un autre.
Peut-;tre est-ce pour cela qu'Enheduanna parle encore.
Non parce qu'elle appartient ; l'Histoire.
Mais parce qu'elle nous appartient.
Lorsque j'ai enfin achev; la pi;ce, j'ai compris ce qui m'avait ;chapp; depuis le d;but.
Je croyais avoir ;crit sur la premi;re autrice connue.
En r;alit;, j'avais ;crit sur la derni;re question que tout ;tre humain finit par se poser.
Que reste-t-il apr;s nous ?
Non pas nos titres.
Non pas nos victoires.
Non pas nos biens.
Pas m;me nos ;checs.
Seulement les vies que nous avons touch;es.
Seulement les mots qui ont aid; un autre ;tre humain ; tenir debout.
Seulement l'amour que nous avons donn; sans calcul.
Les empires disparaissent.
Les biblioth;ques br;lent.
M;me la pierre retourne ; la poussi;re.
Et pourtant, parfois, une seule voix survit.
Non parce qu'elle ;tait puissante.
Parce qu'elle ;tait vraie.
C'est peut-;tre pour cela qu'apr;s quatre mille ans, Enheduanna m'a trouv;.
Non pour m'enseigner l'Histoire.
Mais pour me rappeler que chaque g;n;ration re;oit la m;me fragile responsabilit;.
Laisser le monde un peu plus humain que nous ne l'avons trouv;.
Si ces pages accomplissent quelque chose, j'esp;re qu'elles inciteront quelqu'un ; ouvrir ses hymnes, ; d;couvrir sa voix, et peut-;tre ; entendre, derri;re cette voix antique, un ;cho inattendu de la sienne propre.
Alors le chemin qui a commenc; dans les temples d'Ur ne sera pas encore achev;.
Il se poursuivra, simplement.
Quant ; moi, je ne crois plus avoir trouv; Enheduanna.
Je crois qu'elle attendait patiemment que je devienne capable de l'entendre.
Et pour ce don inattendu, je resterai reconnaissant pour le reste de ma vie.
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