A Florence aussi, cela arrivait...

       


            A Florence aussi, cela arrivait...
                ou
       Il arrivait aussi de telles choses ; Florence...




CHAPITRE I


Florence, printemps 1456


Dans son cabinet du palais de la Via Larga, Cosme de Medicis contemplait une lettre venue de Prato.
Prato...
Ce nom r;veillait quelque chose dans sa m;moire, sans pourtant parvenir ; lui rendre un visage. Les journ;es d'un homme qui gouverne une r;publique usent les souvenirs plus s;rement que les ann;es.
Le parchemin, ;pais et scell;; d'une cire rouge, tremblait legerement entre ses doigts.
Mais son regard, d;j; perdu au loin, parcourait les collines de Toscane.
Prato se trouvait ; une trentaine de kilom;tres de Florence.
Petite ville.
Grande importance.
La sup;rieure du monast;re Sainte-Marguerite, femme de haute naissance et de discipline l;gendaire, demandait qu'on lui envoie un peintre pieux, exp;riment; et digne de r;aliser le grand retable de la Vierge.
Cosme se renversa lentement dans son fauteuil de cuir cordouan.
Ses doigts continuaient ; battre le rythme sur le bureau tandis que son esprit, lui, galopait d;j; autour de Prato.
Sainte-Marguerite... Prato...
Puis, soudain, ses yeux s'illumin;rent.
Le souvenir venait enfin de retrouver son chemin.
Car il existait depuis des ann;es un probl;me qui lui co;tait plus de cheveux blancs que les banquiers de Venise.
Ce probl;me portait un nom.
Fra Filippo Lippi.
Le plus grand peintre de Florence.
Et sans doute le plus ;pouvantable moine de toute la chr;tient;.
Cosme admirait son g;nie.
Il d;sesp;rait de son caract;re.
L';t; pr;c;dent, il avait m;me d; enfermer l'artiste au dernier ;tage de son palais afin qu'il termin;t enfin une commande importante.
R;sultat ?
Le moine avait nou; les draps de son lit, fabriqu; une corde, saut; par la fen;tre du troisi;me ;tage... et disparu dans les bras d'une danseuse des rues.
Cosme soupira.
— ; Prato..., murmura-t-il.
Puis un sourire presque cruel ;claira son visage.
— Chez cette abbesse de granit...
On raconte qu'elle gouverne son couvent avec une telle rigueur que m;me les cafards y marchent au pas.
Quant aux mouches...
...elles volent en formation militaire.
Si quelqu'un est capable de remettre ce satyre en ;tat, c'est bien elle.
L;-bas, entre les murs du clo;tre, les pri;res finiront peut-;tre par faire ce que je n'ai jamais r;ussi ; obtenir.
Sauver son ;me.
Et surtout...
...sauver ma tranquillit;.
Il fit sonner une clochette.
Un domestique entra aussit;t.
— Trouvez fr;re Filippo.
Dites-lui que je l'attends dans une heure.
; Santa Maria del Carmine.
Devant la chapelle Brancacci.
Et qu'il ne me fasse pas attendre.

Le serviteur retrouva le peintre sur le Mercato Vecchio.
Fra Filippo, la robe froiss;e, les manches encore parfum;es du vin de la veille, marchandait h;ro;quement un morceau de fromage tout en essayant d'entourer la taille d'une robuste marchande de l;gumes.
En apprenant que Cosme le convoquait, il leva les yeux au ciel.
— Les saints nous prot;gent... Chaque fois que ce vieil homme pense ; moi, c'est rarement pour me proposer une partie de cartes...
Il rajusta son capuchon et prit la route.

La Florence des ann;es 1450 ne vivait pas.
Elle d;bourdonnait.
Vue du ciel, elle ressemblait ; une ruche parfaitement organis;e.
Des routes larges comme des ;ventails s';chappaient des remparts avant de dispara;tre derri;re les collines toscanes.
Des charrettes arrivaient sans cesse, charg;es de laine, de bl;, d'huile, de marbre ou de vin.
D'autres repartaient vers toute l'Europe.
Mais Florence exportait surtout quelque chose d'invisible.
La conviction que la beaut; pouvait ;tre une mani;re de gouverner les hommes.
Dans les rues ;troites, l'air vibrait.
Du linge multicolore s;chait aux fen;tres.
Les cochons protestaient en route vers l'abattoir.
Les poules gloussaient.
Et au-dessus de cette symphonie flottait un parfum inimitable o; se m;laient les marrons grill;s, le pain chaud, le crottin des chevaux et les teintures des ateliers de laine.
Fra Filippo avan;ait comme un poisson dans l'eau.
Ou plus exactement...
...comme un renard dans un poulailler.
Son ;il de peintre ne laissait ;chapper aucune silhouette f;minine.
Pr;s d'un puits, une jeune porteuse d'eau se pencha.
Il ralentit aussit;t.
— Sainte Vierge...
Quelle nuque !
Et quelle ;l;gance dans les ;paules...
Ma ch;re enfant, si la Madone avait re;u un pareil cadeau du Ciel, je crains que les fid;les ne passent plus leur temps ; vous contempler qu'; prier son Fils...
La jeune fille rougit.
Son fianc;, un forgeron large comme une porte de grange, leva aussit;t le poing.
Fra Filippo avait d;j; disparu en ;clatant de rire.
Quelques rues plus loin, une paysanne install;e sur une charrette croisait les jambes sans se soucier des regards.
Le moine s'approcha gravement, caressa une courge expos;e sur l';tal...
...puis, avec une discr;tion toute monastique, effleura ;galement la cheville de la vendeuse.
Elle lui lan;a un sourire o; il y avait autant de promesses que dans tout le contenu de sa charrette.
Un peu plus loin encore, une jeune bourgeoise secouait un tapis depuis sa fen;tre.
Fra Filippo posa une main sur son c;ur.
— Madame !
Prenez garde !
Ne secouez pas toute la poussi;re de vos anciennes amours !
Gardez-en un peu...
Mon c;ur accepterait volontiers de venir se reposer sur votre poitrine !
Un seul mot de vous...
...et j'apporte une ;chelle avant m;me que les moines aient termin; leur Amen !
La jeune femme ;clata de rire avant de dispara;tre dans la maison.
Fra Filippo poursuivit sa route, persuad; une fois de plus que Dieu avait cr;; Florence pour offrir aux peintres les plus belles mod;les du monde...
...et aux moines les plus mauvaises tentations.
En approchant du Ponte Vecchio, Fra Filippo ralentit presque malgr; lui.
; cette ;poque, le vieux pont ne brillait pas encore de l'or des joailliers.
Il vivait.
Il sentait la viande fra;che, les peaux tann;es, les herbes, le cuir humide et les ;pices venues d'Orient.
Les ;choppes en bois semblaient s'accrocher les unes aux autres comme si elles avaient peur de tomber dans l'Arno.
Des ;nes charg;s de ballots bousculaient des apprentis couverts de sciure.
Des bourgeois press;s croisaient des paysans en sabots.
Et, comme toujours ; Florence...
...les jolies femmes ;taient plus nombreuses que les saints.
Fra Filippo avan;ait dans cette foule avec l'aisance d'un homme qui consid;rait toute la ville comme son salon.
On l'interpellait de tous c;t;s.
— Fr;re Filippo !
— Maestro !
— H;, le moine !
Il r;pondait ; chacun d'un salut, d'un sourire... ou d'un clin d';il, selon la beaut; de son interlocutrice.
En passant devant une boucherie, il aper;ut la fille du ma;tre des lieux, occup;e ; suspendre des quartiers de viande.
Il lui souffla discr;tement :
— Ce soir... derri;re la vieille croix.
La jeune fille baissa aussit;t les yeux.
Son p;re, heureusement, n'avait rien entendu.
Ou du moins...
...pas encore.
; la sortie du pont, une grande dame v;tue de soie descendait de sa liti;re.
Fra Filippo s'inclina avec une ;l;gance toute princi;re.
— Madame...
Je rends gr;ce au Seigneur.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu'Il a enfin d;montr; qu'Il savait peindre aussi bien que moi.
La dame porta son ;ventail devant son visage pour cacher un sourire.
Son valet, lui, leva imm;diatement son b;ton.
— Hors de ma vue, moine d;froqu; !
— D;froqu; ?
r;pondit tranquillement Filippo.
Pas du tout.
Simplement... tr;s reconnaissant envers la Cr;ation.
Le b;ton siffla dans l'air.
Mais le peintre avait d;j; disparu.
Derri;re lui, les marchands ;clataient de rire.
— Regardez-le !
cria l'un d'eux.
Ce moine est n; avec les yeux d'un chat de mars !
— Non !
r;pondit un autre.
Les chats, au printemps, finissent par se fatiguer.
Lui... jamais !
Toute la rue ;clata de rire.
Fra Filippo salua la foule comme un acteur recevant les applaudissements apr;s une repr;sentation.
Puis il traversa l'Arno.
Peu ; peu, le tumulte de Florence s';loigna.
Les ateliers d'Oltrarno rempla;aient les march;s.
Les marteaux des artisans r;pondaient aux cloches des ;glises.
L'air sentait davantage le bois fra;chement coup; que les ;pices.
Le peintre, lui, devenait soudain pensif.
— Pourquoi le Vieux m'attend-il pr;cis;ment ; la chapelle Brancacci ?
murmura-t-il.
Aurait-il appris quelque chose ?
...; propos de la fille du boulanger ?
Ou bien...
des fresques que je n'ai toujours pas termin;es ?
Ou des deux ?
Cette derni;re hypoth;se lui parut tellement vraisemblable qu'il leva instinctivement les yeux vers le ciel.
— Seigneur...
Si Tu as d;cid; de me punir...
essaie tout de m;me de rester raisonnable…

Le fr;re Filippo arriva enfin sous les vo;tes fra;ches de Santa Maria del Carmine.
Apr;s le vacarme du march;, les cris des vendeurs, les ;clats de rire des jolies Florentines et les jurons des maris jaloux, le silence de l';glise paraissait presque irr;el.
L'encens flottait encore dans l'air.
Quelque part, une bougie cr;pitait.
Au fond de la chapelle Brancacci, une silhouette demeurait immobile.
Cosme de M;dicis.
Les mains crois;es derri;re le dos.
Il contemplait les fresques de Masaccio comme on consulte un vieux proph;te.
Filippo s'approcha sans bruit.
Cosme ne se retourna pas.
Il leva simplement un doigt noueux vers la c;l;bre fresque de L'Expulsion du Paradis.
Adam cachait son visage entre ses mains.
;ve poussait un cri silencieux tandis que l'ange brandissait son ;p;e flamboyante.
— Regardez-les, Filippo...
Sa voix ;tait basse.
— Voil; ce que devient l'homme lorsqu'il pr;f;re la chair ; l'esprit.
Le paradis se ferme.
Le reste de la vie n'est plus qu'exil.
Filippo contempla quelques instants Adam et ;ve.
Il connaissait cette peinture par c;ur.
Masaccio avait peint la honte.
Une honte si humaine qu'elle semblait respirer.
— Ma;tre..., r;pondit-il enfin avec gravit;, je respecte profond;ment Masaccio...
Puis, apr;s une courte h;sitation :
— ...mais je me demande souvent si Adam ne regrettait pas moins le Paradis... qu';ve.
Cosme tourna lentement la t;te.
— Pourquoi ?
— Parce qu';ve ;tait encore avec lui.
Un silence.
M;me les cierges sembl;rent h;siter ; cr;piter.
Cosme soupira.
Tr;s lentement.
Comme un homme qui d;couvre qu'il existe des batailles perdues d'avance.
— C'est pr;cis;ment pour cette raison, Filippo, que je vous envoie ; Prato.
L;-bas, vous peindrez une Vierge.
Une vraie Vierge.
Et peut-;tre qu'au milieu des pri;res, vous finirez enfin par oublier les filles de Florence.
Filippo inclina pieusement la t;te.
— Je le souhaite de tout mon c;ur, Messer Cosme.
Ils quitt;rent l';glise.
Quelques minutes plus tard, ils s'arr;t;rent devant le Baptist;re.
Le soleil faisait ;tinceler les c;l;bres portes de bronze de Lorenzo Ghiberti.
Cosme leva la main.
— Les Portes du Paradis...
On ne b;tit pas une ;uvre pour son ;poque.
On la b;tit pour les si;cles.
Puis ils poursuivirent jusqu'; Santa Maria del Fiore.
Sous l'immense coupole de Brunelleschi, l'air lui-m;me semblait devenir plus l;ger.
Cosme s'arr;ta de nouveau.
— ;coutez-moi bien, Filippo.
Chaque v;ritable artiste construit un pont invisible.
Un passage entre son temps et l';ternit;.
Votre Madone de Prato sera peut-;tre ce pont.
Prenez-la par la main...
Et elle vous conduira jusqu'aux Portes du Paradis.
Filippo baissa humblement les yeux.
— Je vous ai parfaitement compris, Messer Cosme.
Parfaitement...
Mais, pendant que Cosme contemplait d;j; l'avenir glorieux de son peintre, un tout autre dialogue se d;roulait dans la t;te de Filippo.
« Prendre la Madone par la main...
Quelle merveilleuse id;e...
; condition qu'elle soit jeune...
Vivante...
Et qu'elle accepte aussi que je l'embrasse un peu. »
Cosme souriait.
Il croyait avoir trouv; le rem;de d;finitif contre les frasques du moine.
Le couvent de Sainte-Marguerite.
Une abbesse d'une s;v;rit; l;gendaire.
Des murs ;pais.
Des religieuses exemplaires.
Aucun danger.
Absolument aucun.
Il ignorait qu'en exp;diant Filippo ; Prato, il venait d'allumer la m;che de ce qui deviendrait sans doute le plus extravagant scandale amoureux de toute la Renaissance.
Et, plusieurs si;cles plus tard, les historiens continueraient encore ; se demander comment une simple Madone avait pu mettre en ;moi un couvent tout entier...







Chapitre II

La route de Prato


(o; un homme de granit d;couvre les vertus du vin toscan)
; neuf heures pr;cises, une lourde charrette b;ch;e, tir;e par deux b;ufs d'une placidit; exemplaire, s'arr;ta devant l'atelier de Fra Filippo.
Sur le si;ge attendait Bernardo.
Bernardo semblait avoir ;t; taill; dans un vieux ch;ne, puis s;ch; pendant vingt ans au vent des couvents. Toute sa vie s';tait d;roul;e entre registres, comptes et ordres ; ex;cuter. On aurait pu jurer que le Bon Dieu, le jour de sa cr;ation, avait oubli; de lui donner le sens de l'humour.
Avant le d;part, Cosme de M;dicis lui avait confi; une mission d'une gravit; toute particuli;re.
— Bernardo... Si ce moine tourne seulement la t;te derri;re une jupe, tu lui casses l';lan. Tu me le livres ; Prato aussi sobre que l'eau b;nite et aussi innocent qu'un nouveau-n;.
Bernardo avait simplement inclin; la t;te.
Il n';tait pas homme ; discuter les ordres.
Lorsque Filippo apparut enfin, sa robe encore mal boutonn;e, un coffret de pinceaux sous le bras et l'air d'avoir quitt; son lit moins d'un quart d'heure auparavant, Bernardo le d;visagea avec la m;me expression qu'un inquisiteur r;servait d'ordinaire aux h;r;tiques r;cidivistes.
— Je vous attendais, fr;re Filippo.
— Quelle joie partag;e !
— Nous partons.
— D;j; ?
— Depuis neuf heures.
— Ah... voil; qui explique votre mauvaise humeur.
Bernardo ne r;pondit pas.
Il fit claquer les r;nes.
La charrette s';branla.

Les premiers kilom;tres furent d'un silence monastique.
Filippo tenta d'aborder la m;t;o.
Aucun succ;s.
Puis la peinture.
Toujours rien.
Le vin.
Pas davantage.
; chaque tentative, Bernardo demeurait immobile, les yeux fix;s entre les cornes du premier b;uf, comme si toute conversation risquait de compromettre le salut de son ;me.
Vers midi, la chaleur toscane transforma la route en fournaise.
La poussi;re s';levait derri;re les roues comme un nuage d'encens particuli;rement mal intentionn;.
Au d;tour d'un chemin apparut enfin une auberge.
Une enseigne grin;ait au-dessus de la porte :
Au Sanglier Noir.
Des fen;tres ouvertes s';chappaient des parfums de pain chaud, d'ail, de viande grill;e... et cette odeur de vin frais qui poss;de le pouvoir myst;rieux de rendre croyants les plus sceptiques.
Filippo posa une main dramatique sur son ventre.
— Bernardo... j'entends mon estomac chanter l'office des morts.
Silence.
— Arr;tons-nous cinq minutes.
Silence.
— M;me Notre Seigneur s'est arr;t; aux noces de Cana...
Bernardo serra les l;vres.
— Les ordres de messer Cosme ;taient formels.
— Certes.
— Aucun arr;t.
— Naturellement.
— L'eau est dans la gourde.
Filippo regarda la gourde comme on contemple un instrument de torture.
— Cette eau-l; ? Mais elle a probablement ;t; b;nite par No; lui-m;me !
Bernardo resta de marbre.
Alors Filippo baissa la voix.
— R;fl;chissez un instant...
Dieu a cr;; la vigne.
Les hommes ont invent; le vin.
Refuser un bon chianti par une journ;e pareille...
n'est-ce pas manquer l;g;rement de reconnaissance envers le Cr;ateur ?
Pour la premi;re fois depuis Florence, Bernardo h;sita.
Tr;s l;g;rement.
Puis il soupira.
— Dix minutes.
Filippo leva les yeux vers le ciel.
— Seigneur... les miracles existent donc encore !
Ils entr;rent.
La patronne, Marta, les accueillit avec un sourire qui aurait fait fondre les murailles de Prato.
Filippo comprit imm;diatement qu'ils ;taient sauv;s.
Pendant que Bernardo s'asseyait avec la rigidit; d'un homme venu assister ; son propre proc;s, Filippo glissa discr;tement une pi;ce dans la main de Marta.
— Le meilleur de votre cave.
Et surtout... faites comme si c';tait son id;e.
Marta ;clata d'un rire discret.
Quelques instants plus tard, deux coupes apparurent.
Bernardo go;ta.
Il fron;a les sourcils.
Puis les releva.
— Ce vin...
n'est pas mauvais.
Filippo croisa les mains.
— Voil; !
Je savais bien que votre ;me respirait encore !
Le deuxi;me verre arriva presque naturellement.
Puis un troisi;me.
On apporta du pain.
Du jambon.
Du fromage.
Quelqu'un commen;a ; jouer du luth.
La transformation pouvait commencer.
Le premier verre fendit le granit.
Le deuxi;me y ouvrit une fen;tre.
Au troisi;me, Bernardo d;couvrit qu'il poss;dait un c;ur.
Au quatri;me... il se mit ; chanter.
; la fin de l'apr;s-midi, il avait d;boutonn; son pourpoint, coiff; une couronne de fleurs sauvages que lui avait offerte la ni;ce de Marta et proclamait, une coupe ; la main :
— Filippo !
Vous ;tes...
un saint homme !
— Enfin quelqu'un qui me comprend !
— Et messer Cosme...
c'est un homme beaucoup trop s;rieux !
— Voil; encore une v;rit; admirable !
Le lendemain, vers midi seulement, la charrette atteignit enfin les portes du monast;re Sainte-Marguerite de Prato.
Bernardo dormait profond;ment sur le si;ge.
La couronne de fleurs ;tait toujours sur sa t;te.
Un morceau de poisson fum; d;passait encore de sa poche.
; c;t; de lui, Fra Filippo sifflotait gaiement.
Devant eux se dressaient les hautes murailles grises du couvent.
Il les contempla avec une curiosit; presque enfantine.
Puis il murmura pour lui-m;me :
— Voyons donc...
; quoi ressemble la femme capable de faire peur ; toute la Toscane...
CHAPITRE III
L'Abbesse de fer... et l'apparition de la Madone
; peine descendu de la charrette, Filippo secoua sa robe, chassa quelques miettes de porc r;ti de sa manche et tira r;solument sur le lourd heurtoir de la porte du couvent.
Quelques instants plus tard, les verrous g;mirent.
La porte s'ouvrit lentement.
Sur le seuil apparut l'abbesse Bartolomea.
Elle semblait avoir ;t; sculpt;e dans la m;me pierre grise que les murailles du monast;re.
Grande.
Droite.
Immobile.
Le visage si s;v;re qu'on aurait cru qu'elle pouvait reconna;tre un p;ch; ; trois lieues de distance.
Son regard monta des sandales de Filippo jusqu'; son visage.
Puis glissa vers la charrette.
Bernardo dormait profond;ment sur son si;ge.
La bouche entrouverte.
Une couronne de paille encore pos;e de travers sur la t;te.
Un morceau d'ar;te de poisson d;passait de sa poche.
L'abbesse demeura silencieuse.
Tr;s silencieuse.
— Messer Cosme m'avait annonc; l'arriv;e d'un peintre pieux..., dit-elle enfin.
Sa voix avait la douceur d'une porte de prison.
— Je d;couvre un vagabond... escort; par un ivrogne.
Filippo joignit aussit;t les mains.
— Ma M;re... quelle terrible m;prise !
Notre pauvre Bernardo a ;t; terrass; par une insolation.
Depuis Florence, il n'a cess; de prier pour la prosp;rit; de votre saint couvent.
Le Seigneur l'a ;prouv;.
Tr;s durement.
L'abbesse observa encore Bernardo.
Celui-ci ronfla avec une conviction toute monastique.
— Entrez.
Le mot ressemblait davantage ; une condamnation qu'; une invitation.

Le parloir respirait la cire, le savon et la discipline.
M;me les murs semblaient avoir fait v;u de silence.
L'abbesse prit place.
Filippo demeura debout.
— Nous d;sirons une Vierge qui inspire le recueillement.
Une Vierge qui d;tourne les regards des vanit;s du monde.
J'ai d;j; choisi votre mod;le.
Elle frappa deux fois dans ses mains.
Une vieille religieuse entra.
Filippo sentit son sourire dispara;tre.
La s;ur Bernarda paraissait avoir je;n; depuis le D;luge.
Son visage ;tait si sec qu'on aurait pu y ranger les ;vangiles entre deux rides.
Son regard semblait consid;rer la joie comme une dangereuse h;r;sie.
Filippo demeura parfaitement immobile.
« Sainte Vierge..., pensa-t-il.
Si je peins Notre-Dame d'apr;s cette pauvre s;ur, les fid;les ne demanderont plus le salut...
Ils demanderont la fin du monde. »
Il retrouva pourtant son plus beau sourire.
— Ma M;re...
La s;ur Bernarda poss;de une admirable ;l;vation spirituelle.
On sent imm;diatement qu'elle a beaucoup pri;...
Et fort peu mang;.
L'abbesse approuva gravement.
— Exactement.
— Cependant...
Filippo prit un air presque th;ologique.
— Permettez-moi une humble r;flexion.
Lors de l'Annonciation...
La Vierge Marie ;tait jeune.
Tr;s jeune.
La jeunesse n'est-elle pas aussi une ;uvre de Dieu ?
L'abbesse fron;a l;g;rement les sourcils.
— La jeunesse est surtout le commencement des tentations.
— Sans doute...
r;pondit Filippo.
Mais la beaut;, elle, n'a jamais offens; le Ciel.
Seulement les hommes.
L'abbesse allait r;pondre lorsqu'une porte s'ouvrit doucement.
Une jeune novice entra avec une aigui;re d'eau.
Filippo tourna la t;te.
Et le monde s'arr;ta.
Une m;che blonde s';tait ;chapp;e de son voile.
Ses yeux gris semblaient porter toute la lumi;re de la Toscane.
Son cou avait la gr;ce d'un cygne.
Son visage poss;dait cette innocence que seuls les tr;s grands peintres savent reconna;tre avant tout le monde.
Lucrezia Buti.
Pendant quelques secondes, Filippo oublia Florence.
Masaccio.
Ghiberti.
Brunelleschi.
Cosme.
Le Paradis.
L'Enfer.
M;me le latin.
Il n'y avait plus qu'un visage.
Et un peintre.
« Voil;...
la Madone. »
Ce ne fut pas une pens;e.
Ce fut une certitude.
L'abbesse remarqua enfin le silence.
— Fr;re Filippo ?
Le peintre revint brusquement sur terre.
— Ma M;re...
je crois...
je crois que le Ciel vient de r;soudre notre probl;me.
L'abbesse leva un sourcil.
— Cette jeune s;ur...
dit Filippo avec le plus grand s;rieux,
pourrait tenir une chandelle pendant mon travail.
Uniquement afin que la lumi;re tombe correctement sur le visage de la Vierge.
L'abbesse r;fl;chit.
La demande paraissait raisonnable.
Tr;s raisonnable.
— Soit.
Elle tiendra la chandelle.
Lucrezia baissa timidement les yeux.
Mais, avant de quitter la pi;ce, elle osa relever un instant son regard.
Leurs yeux se rencontr;rent.
Une seconde.
; peine.
Elle rougit l;g;rement.
Et un sourire presque invisible effleura ses l;vres.
Dehors, un souffle de vent traversa les jardins du couvent.
Les cypr;s fr;mirent.
Les cloches demeuraient silencieuses.
Personne, absolument personne, ne pouvait encore imaginer que ce discret sourire allait provoquer l'un des plus c;l;bres scandales amoureux de toute la Renaissance.
Lucrezia leva enfin les yeux.
Une seule seconde.
Pas davantage.
Leurs regards se crois;rent.
Elle rougit ; peine, comme si une lueur venue d'ailleurs venait d'effleurer son visage.
Filippo sentit alors quelque chose qu'il n'avait encore jamais ;prouv;.
Toute sa vie, il avait cherch; la beaut;.
Il venait de rencontrer la gr;ce.
Pendant un instant, le couvent, les murs, les sermons de Cosme, les portes du Paradis de Ghiberti, Adam chass; de l';den par Masaccio, le d;me de Brunelleschi… tout s'effa;a.
Il ne resta plus que cette jeune novice, immobile, tenant un simple broc d'eau comme si le ciel lui avait confi; le plus pr;cieux des tr;sors.
L'abbesse, satisfaite de voir enfin le peintre raisonnable, conclut d'un ton sec :
— Ainsi soit-il. S;ur Lucrezia vous assistera durant votre travail. Elle tiendra la lumi;re.
Filippo s'inclina avec une gravit; exemplaire.
— Ma M;re, r;pondit-il, je veillerai ; ce que cette lumi;re ne manque jamais.
L'abbesse y entendit une promesse de pi;t;.
Filippo, lui, parlait d'autre chose.
Lorsque Lucrezia se dirigea vers la porte, elle se retourna presque malgr; elle.
; peine.
Juste assez pour offrir au peintre une seconde de cette discr;te, presque imperceptible, lumi;re qui venait d';clairer son visage.
Filippo comprit aussit;t qu'il lui serait d;sormais impossible de peindre une Madone sans chercher ce sourire.
Et, quelque part, tr;s loin de l;, dans son palais florentin, Cosme de M;dicis savourait probablement la tranquillit; retrouv;e.
Pour la premi;re fois depuis longtemps, il devait dormir d'un sommeil paisible.
Le pauvre homme...
Il ignorait qu'en envoyant un peintre amoureux dans le plus aust;re des couvents de Toscane, il venait peut-;tre de prendre la d;cision la plus imprudente de toute sa carri;re politique.

  CHAPITRE IV : DOSSIERS DU TR;S SAINT TRIBUNAL DU DIOC;SE DE FLORENCE
               IL ARRIVE AUSSI DE TELLES CHOSES
                (Farce toscane en un acte)
                Thomas Djerak, 2026
Tous les personnages de cette pi;ce, y compris les religieuses fugitives, ainsi que les faits rapport;s, correspondent pleinement ; la r;alit; historique. ; l';t; 1456, la ville de Prato fut effectivement le th;;tre d'un scandale retentissant et d'un proc;s contre le peintre-moine Filippo Lippi, qui avait enlev; du couvent de Sainte-Marguerite la novice Lucrezia Buti, sa s;ur Spinetta, ainsi que plusieurs autres religieuses. Gr;ce ; l'intervention personnelle de Cosme de M;dicis et ; une bulle sp;ciale du Pape, les amants furent relev;s de leurs v;ux et purent devenir mari et femme. L'auteur s'est simplement permis d'imaginer comment ce proc;s unique aurait pu se d;rouler.

PERSONNAGES :
LE JUGE (MESSER PODESTA) — magistrat salari; de la Commune de Prato. L;galiste, pointilleux, sombrant peu ; peu dans la folie face aux ;v;nements.
FRA FILIPPO LIPPI — peintre de g;nie, moine d;froqu;, dot; d'une « nature faible » et d'une impudence absolue.
COSME DE M;DICIS — v;ritable ma;tre de Florence, homme d';tat brillant, diplomate et m;c;ne des arts.
LUCREZIA BUTI — novice, Madone, incarnation de la sainte simplicit;.
SPINETTA BUTI — sa s;ur, demoiselle de caract;re, dot;e d'un sens d;velopp; de « l'entraide chr;tienne ».
S;UR AGN;S — religieuse fugitive, t;moin de la bont; et de la g;n;rosit; du peintre.
LE CAPITAINE DE LA GARDE — t;moin muet, retenant ; grand-peine son fou rire.
L'ABBESSE BARTOLOMEA — sup;rieure du couvent (muette, mais r;le psychologique le plus fort de la sc;ne finale).


SC;NE I


Salle du tribunal civil de la Commune de Prato. Nuit. Sur le haut si;ge du juge, entour; de parchemins et tach; d'encre, est assis le Juge-Podesta, cramoisi de col;re et de fatigue. Pr;s de la porte se tient, immobile, le Capitaine de la garde.
LE JUGE :
 (Frappant du marteau)
 Capitaine ! La nuit s'ach;ve, et cette affaire me fait d;j; bouillir l'encre dans les veines ! Que l'accus;, fra Filippo Lippi, entre !
(Les portes s'ouvrent. Entre Filippo Lippi. Son habit de moine est port; avec n;gligence, ses yeux brillent d'un ;clat cr;atif, son visage exprime la pi;t; la plus totale.)
LE JUGE :
 Racontez-nous depuis le d;but comment les choses se sont pass;es.
FILIPPO LIPPI :
 Comme on le sait, la v;n;rable Abbesse Bartolomea m'avait command; une Madone pour l'autel du couvent de Sainte-Marguerite.
LE JUGE :
 Bien, cela nous le savons. Continuez.
FILIPPO LIPPI :
 Mais pour peindre une Madone — il faut un mod;le. Vous comprenez bien, messer, un visage ang;lique, on ne le taille pas dans un morceau de fromage.
LE JUGE :
 Oui, cela nous le comprenons.
FILIPPO LIPPI :
 J'ai demand; ; l'Abbesse la permission de choisir une jeune fille pour l'image, parmi ses novices.
LE JUGE :
 Continuez. Ne perdez pas de temps !
FILIPPO LIPPI :
 Mais avant d'arriver aux novices, messer Podesta, il m'a d'abord fallu... me frayer un chemin ! La v;n;rable m;re Bartolomea m'a enferm; trois soirs de suite dans ses appartements sous pr;texte de « conseils spirituels ». Elle-m;me me servait une forte liqueur d'amande et soupirait avec affectation :
« Ah, ma;tre Lippi, j'aurai bient;t, h;las, cinquante ans... dans quelques ann;es... L'art pieux ne co;terait rien pour effacer sur une toile quelques ann;es de trop et rendre mon visage... c;leste ? »
LE JUGE :
 (Stup;fait et rougissant de jalousie)
 Et qu'avez-vous fait, Lippi ?
FILIPPO LIPPI :
 J'ai honn;tement essay;, monsieur le Juge ! J'ai bu comme un damn;, esp;rant un miracle. Mais la v;n;rable m;re ne s'est pas limit;e ; l'art ! Me souriant doucement, elle a soudain d;lac; son col pieux et a tent; de m'entra;ner directement sur les coussins du couvent !
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (Se levant de son banc, pleine d'une indignation majestueuse)
 Voil; un mensonge inf;me et abject ! Rien de tel n'a jamais exist; ni ne pourrait exister ! Une femme de mon rang, qui veille jour et nuit sur l'innocence et la r;putation de dizaines de jeunes novices, n'aurait jamais pu m;me concevoir une telle infamie ! C'est un sacril;ge que de calomnier ainsi une m;re sup;rieure !
LE JUGE :
 (Frappant r;solument du marteau, prenant le parti de l'Abbesse)
 Voil; qui est juste ! Le tribunal est enti;rement d'accord avec la v;n;rable m;re ! Lippi, non seulement vous ;tes un s;ducteur, mais un calomniateur ! Pour avoir calomni; une matrone aussi honn;te et sainte, vous ;coperez chez moi d'une bonne peine suppl;mentaire dans les ge;les souterraines de Prato !
FILIPPO LIPPI :
 (Nullement effray;, souriant)
 Oui, monsieur le Juge, vous avez raison : elle est incroyablement honn;te. Sauf que ces soirs-l;, son honn;tet; s';vaporait... exactement ; la m;me vitesse que le contenu de la bouteille de sa liqueur d'amande pr;f;r;e. Et ; la fin de notre repas, de cette honn;tet;, il ne restait plus, en elle, que ce qui reste au fond d'un verre — quelques gouttes.
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (Suffoquant d'indignation)
 Quelle impudence ! Quelle vile invention ! Filippo, arr;tez ce menteur !
LE JUGE :
 (Furieux, la d;fendant)
 Lippi, ce sont des insinuations ;hont;es ! Vous n'avez et ne pouvez avoir aucune preuve de ce d;lire d'ivrogne ! Vous salissez un nom honorable !
FILIPPO LIPPI :
 (Haussant tranquillement les ;paules)
 Comment cela, pas de preuve, messer Podesta ? Lorsque sa saintet; la liqueur a fini par vaincre son honn;tet;, l'Abbesse est tout de m;me parvenue ; me serrer la t;te, d'une prise mortelle, entre ses... hum... comme elle disait elle-m;me, ses « bourgeons bien m;rs ».
LE JUGE ET L'ABBESSE :
 (D'une seule voix, s'interrompant l'un l'autre)
 Quel mensonge monstrueux et sale !!!
FILIPPO LIPPI :
 (Marquant une pause, insinuant)
 Mensonge...? Quand j'ai compris que tout le vin de Toscane ne suffirait pas ; faire d'une Abbesse une Madone ; mes yeux... et... parole d'honneur... malgr; tout mon amour du vin... j'ai compris que... je ne pourrais tout simplement pas en boire assez... que je ne pourrais, quel que soit mon d;sir, en boire assez pour que mon ;il ne distingue plus l'Abbesse d'une Madone... mais c'est pr;cis;ment ; ce moment tragique, monsieur le Juge, me trouvant dans une captivit; aussi ;troite et ;touffante... que j'ai involontairement remarqu; deux petites taches sombres, ind;l;biles, sur l'un de ces soi-disant « bourgeons ».
LE JUGE :
 (Se figeant soudain, se penchant en avant, laissant tomber son marteau, et regardant l'Abbesse avec fureur et m;chancet;, demande rapidement)
 Ah oui...? Parlez... parlez plus vite... sur lequel exactement ?!
FILIPPO LIPPI :
 (Regardant le Juge droit dans les yeux)
 Sur le gauche, messer Podesta. Sur le gauche.
(Un silence de plomb, sonore, s'abat sur la salle du tribunal. Le Juge p;lit lentement, le souffle coup;, puis son visage s'empourpre d'une col;re furieuse.)
LE JUGE :
 (En col;re, regardant l'Abbesse)
 Sur le gauche... vous avez dit... sur le gauche... comme c'est sale...! Mais comme c'est sale...! Et comme c'est ind;cent...! Je n'en crois tout simplement pas mes oreilles...! ...sur le gauche... vous vous rendez compte... sur le gauche...!
(Il se tourne brusquement vers le Capitaine de la garde, criant hors de lui)
 Capitaine ! Rayez ! Rayez cela imm;diatement ! Pas un mot sur le vin, pas une seule lettre sur... sur les d;tails anatomiques ! Br;lez ce parchemin ! Ce d;lire ne doit pas figurer dans les proc;s-verbaux de la Commune !
(Le Juge respire lourdement, ajuste d'une main tremblante sa robe de magistrat, s'effor;ant de toutes ses forces de retrouver son air officiel et s;v;re. Il se d;tourne ostensiblement de l'Abbesse p;le, se penche sur une feuille vierge et reprend son marteau.)
LE JUGE :
 Bon... assez...! Tout le monde se calme...
(il tente lui-m;me de se calmer et de remettre de l'ordre en lui et dans ses papiers)
; l'affaire, Lippi... ; l'affaire ! Nous perdons un temps pr;cieux de la nuit. Donc... vous avez enfin d;barrass; les appartements de la m;re sup;rieure de votre pr;sence et daign; vous rendre aupr;s des novices. Nous en avons d;j; suffisamment entendu... de vos... fantaisies. Continuez... Ne perdez pas de temps !
FILIPPO LIPPI :
 Et voil;, monsieur le Juge, quand j'ai vu ces novices… Oh mon Dieu... mon Dieu...! M;me un homme normal se serait tout simplement retrouv; d;sempar;... face ; un tel choix !
LE JUGE :
 (Plissant les yeux)
 Que voulez-vous dire par « m;me normal » ? Et vous, alors — vous ;tes quoi ?
FILIPPO LIPPI :
 Monsieur le Juge, devant tant de beaut;s, n'importe qui aurait la t;te qui tourne. Et moi... moi, depuis mon plus jeune ;ge — j'ai une nature tr;s faible !
LE JUGE :
 ;a, nous le savons. Tout le monde le sait ! On a suffisamment entendu parler de votre nature... depuis Florence elle-m;me... jusqu'; Rome !
FILIPPO LIPPI :
 Mais bien s;r, malgr; tous ces enchantements monastiques, avec Lucrezia — Madone n;e — personne ne pouvait rivaliser !
LE JUGE :
 Eh bien, « Madone n;e » — c'est une fa;on de parler. Comme nous le savons par les registres de la Commune, elle est n;e Buti.
FILIPPO LIPPI :
 Ah, messer Podesta ! Buti — ce n'est que poussi;re terrestre, le nom de son v;n;rable p;re marchand. Mais je parle de l'esprit ! Quand elle est entr;e dans l'atelier, l'air m;me de Prato s'est mis ; sentir l'amande ! Je peignais son visage, ses mains, portes ouvertes... Mais le pauvre peintre est-il coupable que l'inspiration soit chose nocturne ? Fin juin, la chaleur, la goutte...
LE JUGE :
 (Consultant le parchemin)
 Buti... Buti... Eh oui... Buti, traduit du toscan, signifie « Bienvenue » ou « Hospitaliers ». Oui... oui... je comprends tout, fra Filippo, hospitaliers... mais pas ; ce point tout de m;me ! Il y a tout de m;me une limite ! Dresser un lit en plein Prato... et vous laisser... r;gler la circulation dans le noir... entre deux s;urs religieuses...?!
LE JUGE :
 (Frappant du marteau)
 Et vous osez, en plus, me parler d'herbes m;dicinales ?! De je-ne-sais-quelle goutte ?! L'Abbesse Bartolomea... pr;sente ici... dans cette salle... oui... pr;sente... d;clare donc dans sa plainte que, la nuit de la f;te de la Sainte Ceinture, vous avez commis un sacril;ge — vous avez fait sortir la novice Lucrezia Buti du couvent dans une charrette, en la recouvrant de paille ! Et encore, si vous n'aviez emmen; que Lucrezia seule ! Mais quelques semaines plus tard, sa propre s;ur — Spinetta Buti — se retrouvait aussi dans votre charrette ! Vous avez d;cid;... de vider tout le couvent... par contrats familiaux entiers ?! Mais cela ne vous a pas suffi ! L'accusation dit clairement que, dans sa cellule, vous ne f;tes pas seul... et que l'affaire de la Madone... ne s'est pas limit;e ; une seule...
FILIPPO LIPPI :
 Oh, Spinetta ! Monsieur le Juge, l'affaire est d;licate, pieuse. Comme je finissais l'esquisse de Lucrezia, sa s;ur Spinetta est entr;e dans la cellule. Et, mon Dieu, dans quelles larmes, dans quel d;sespoir ! Elle sanglotait am;rement...
LE JUGE :
 (Plissant les yeux avec suspicion)
 Sanglotait...? Sur quoi donc, permettez-moi de le savoir, sanglotait une novice, dans une cellule, en pleine nuit ?
FILIPPO LIPPI :
 Elle sanglotait sur l'injustice de l'univers, messer Podesta ! Elle criait : « Comment est-ce possible ? ; ma s;ur — toute la gloire, son visage sur l'autel, on la contemplera ; travers les si;cles ! Et moi, avec mes formes... non moins divines... je vais dispara;tre dans l'oubli sous la grossi;re bure de l'ordre b;n;dictin ?! » Dites-moi, monsieur le Juge, aurais-je pu, en v;ritable chr;tien et moine, laisser mon prochain dans un tel ab;me de d;sespoir ? J';tais tenu de consoler cette ;me souffrante !
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (N'en pouvant plus, d'un ton glacial, avec une profonde amertume)
 Consoler... on comprend bien comment... pauvre petite...!
LE JUGE :
 (Se tournant brusquement vers l'Abbesse, s'empourprant de son ton)
 Madame, je vous en prie !
(De nouveau vers Lippi, s;v;rement)
 Fr;re Filippo, ce tribunal s'int;resse aux faits, non ; vos consolations th;ologiques.
FILIPPO LIPPI :
 (;cartant les bras)
 Messer Podesta, mais comment aurais-je pu s;parer deux s;urs qui s'aiment ? Lucrezia pose, et Spinetta veille ; la pi;t; ! De plus... un peu plus tard... on lui a d;couvert, ; elle aussi, un profil des plus d;licats... au possible... difficile m;me ; d;crire.
LE JUGE :
 Ah oui... ah oui... pour ce qui est de d;crire... vous avez suffisamment de talent... pour remarquer les moindres d;tails...
(il jette un regard vers l'Abbesse)
Et cessez de m'embobiner, Lippi ! Passez au c;t; pratique de votre... ;tablissement pieux. La salle veut conna;tre les d;tails piquants. L'accusation indique clairement que le Capitaine vous a surpris dans l'obscurit; totale... et que vous... hum... palpiez... ses formes... et tout cela — pour « v;rifier les proportions » ? Que dites-vous de cela...?
FILIPPO LIPPI :
 Exclusivement pour v;rifier... Oui... Oui... vous vous exprimez bien, messer Podesta ! On voit tout de suite un connaisseur ! Exclusivement... comme vous l'avez vous-m;me remarqu;, monsieur le Juge... je vous prie de le noter au proc;s-verbal... exclusivement pour v;rifier ! C';tait au toucher, dans le noir — car un v;ritable ma;tre doit palper l'harmonie ; l'aveugle.
LE JUGE :
 Bien... pour que ce soit plus clair... nous savons que le couvent compte quarante cellules. Et votre maison, rue Sainte-Marguerite, selon le registre fiscal, ne comporte que deux pi;ces ; l';tage sup;rieur. Or, la d;nonciation indique qu'y r;sident : vous, votre jeune apprenti, la signora Lucrezia, seize ans, la signora Spinetta... et encore trois religieuses fugitives — s;ur Agn;s, la noble Fiammetta et Brigida ! Soit six ;mes ! Comment se r;partissent, dans votre maison exigu;, les places pour dormir ?!
FILIPPO LIPPI :
 Exclusivement de fa;on chr;tienne, et dans un souci d';conomie de bois de chauffage ! Dans la chambre de gauche, strictement t;te-b;che — c'est-;-dire en valet — dorment s;ur Agn;s, Fiammetta et Brigida. Et dans la chambre de droite, sur un large lit, dort Lucrezia — ma Madone. ; c;t; d'elle, sa s;ur Spinetta.
LE JUGE :
 (Se penchant en avant)
 ET VOUS ?! Vous dormez o;, fra Filippo ?!
FILIPPO LIPPI :
 (Modestement)
 Et moi, en v;ritable pasteur chr;tien et humble serviteur de Cosme de M;dicis, je dors au milieu ! Exclusivement, messer Podesta, pour que les s;urs Buti ne se disputent pas pendant leur sommeil !
LE JUGE :
 (S'empourprant)
 Vous... vous ;tes s;r, Filippo, qu'il ne s'est rien pass; entre vous ?!
FILIPPO LIPPI :
 Bien s;r que non, il ne s'est rien pass; ! Absolument rien !
LE JUGE :
 Vraiment rien du tout ?!
FILIPPO LIPPI :
 Eh bien... peut-;tre, parfois... un tout petit peu.
LE JUGE :
 (D'une voix criarde)
 « Un tout petit peu » — c'est-;-dire comment ?!
FILIPPO LIPPI :
 Eh bien comment, monsieur le Juge... vous voulez... vraiment... que je vous montre ?
LE JUGE :
 Non ! Non ! Pas besoin de montrer ! Mais vous, une fois ivres, en allant vous coucher — comment d;terminiez-vous, dans le noir, o; ;tait Lucrezia et o; ;tait Spinetta ?!
FILIPPO LIPPI :
 Eh bien... c'est tr;s simple. Lucrezia se couchait presque toujours contre le mur.
LE JUGE :
 Bon... « presque toujours ». Et si ce n';tait pas toujours ?! Comment distinguiez-vous Spinetta de Lucrezia ?
FILIPPO LIPPI :
 Comme je l'ai d;j; dit — au toucher... Vous savez bien, monsieur le Juge, que tout homme, dans l'obscurit; — en v;ritable ma;tre — doit palper l'harmonie ; l'aveugle. Et je dois avouer : si les formes de Lucrezia ;taient d;licates, comme de petites pommes toscanes... ...celles de Spinetta... oh..., c';taient de v;ritables... bonbons florentins bien juteux !
LE JUGE :
 Nous sommes d;j;... suffisamment impressionn;s... par votre sp;cialisation... Venez-en au fait !
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (Bas, entre ses dents, avec une offense ;touffante)
 Il semble que quelqu'un regrette bien fort de ne pas s';tre retrouv; lui aussi dans ce lit !!!
LE JUGE :
 (Sourdement, entre ses dents, la coupant d;finitivement)
 Madame ! Calmez-vous enfin ! Nous avons d;j; une assez bonne impression... des qualit;s... de chacun... des pr;sents...
LE JUGE :
 Donc... vous avez palp; les unes... et les autres ?!
FILIPPO LIPPI :
 Eh bien, si elles ne se couchaient pas comme d'habitude... La nuit... parfois... Quand je voulais soudain v;rifier... si j'avais bien peint telle courbe ; la Madone... et je commen;ais ; v;rifier dans le noir — l;, bien s;r, la t;te ivre, n'importe qui aurait pu se tromper.
LE JUGE :
 Donc vous avouez — que vous vous trompiez ?! Et que ce n';tait peut-;tre pas Lucrezia ?!
FILIPPO LIPPI :
 Eh bien... monsieur le Juge... cela ne durait pas tr;s longtemps. Je connais tout de m;me bien les courbes de Lucrezia. Donc, d;s que je comprenais que ce n';tait pas elle, je me retournais presque aussit;t vers l'autre.
LE JUGE :
 Comment ;a — « presque aussit;t » ?! Que dites-vous l; ?! Et si vos mains n'avaient pas palp; assez pr;cis;ment la poitrine, alors ensuite... ensuite c';tait d;j; trop tard ?!
FILIPPO LIPPI :
 Bien s;r que non, monsieur le Juge ! Elles ont aussi tout le reste compl;tement diff;rent. M;me si je me trompais parfois — je comprenais assez vite... que je m';tais tromp; de c;t;...
LE JUGE :
 (Hurlant)
 « Tromp; de c;t; » ?!
LE JUGE :
 (Au Capitaine)
 Donc, Capitaine, vous avez fait irruption dans la cellule. R;sumez pour le proc;s-verbal. Qu'avez-vous exactement constat; l;-bas ?
LE CAPITAINE :
 En flagrant d;lit, messer Podesta. L'accus; Lippi se trouvait sur le lit... entour; des deux s;urs Buti. Leurs v;tements ;taient dans le plus grand d;sordre... et fr;re Filippo lui-m;me... malgr; sa condition monastique... se livrait ; des plaisirs charnels ! Il... malgr; notre pr;sence... louait tour ; tour les qualit;s de chacune. Et ; nos sommations de s'arr;ter... il a d;clar;... qu'il avait presque « fini... le bras gauche de la Vierge »... et a demand;... de ne pas lui masquer le clair de lune.
LE JUGE :
 (; Lippi)
 Que dites-vous de cela, impie ? C'est de l'adult;re, de la bigamie et une profanation d'un saint couvent ! Pour cela, le b;cher ou la prison ; vie vous attendent ! Capitaine, pr;parez les fers ! Et faites sortir cet architecte de la d;bauche ! La t;te me tourne... Amenez-moi vite la premi;re t;moin, Lucrezia Buti !
(Les gardes emm;nent Lippi, l'escorte fait entrer Lucrezia Buti, p;le mais douce.)
LE JUGE :
 Signora Lucrezia. Racontez au tribunal comment vous vous ;tes retrouv;e chez ce d;froqu; ?
LUCREZIA :
 Monsieur le Juge... Il m'a dit de vous transmettre — si vous demandiez — de vous dire que j';tais venue chez lui soigner sa goutte.
LE JUGE :
 Ainsi ! Donc vous ;tes maintenant aussi m;decin ! Et pourquoi r;p;tez-vous docilement ce qu'il vous a ordonn; de dire ? Et vous, qu'en pensez-vous vous-m;me ?
LUCREZIA :
 Mais je pense comme lui, monsieur le Juge !
LE JUGE :
 Parfait. Et comment soigniez-vous sa goutte ?
LUCREZIA :
 Eh bien, je faisais tout ce qu'il disait.
LE JUGE :
 Et que disait-il exactement ?
LUCREZIA :
 Cela d;pendait, monsieur le Juge. Cela d;pendait beaucoup de l'heure du jour et de la quantit; bue.
LE JUGE :
 Et... il... buvait beaucoup ?
LUCREZIA :
 Beaucoup — je ne sais pas ? Mais bien plus que moi !
LE JUGE :
 Donc — vous aussi, vous buviez ?!
LUCREZIA :
 Oui, monsieur le Juge. Filippo disait que, de cette fa;on, mes formes, apr;s le vin, se rapprochaient du divin !
LE JUGE :
 Il disait ainsi — « du divin » ?! Et vous-m;me, que pensiez-vous de vos « formes divines » ?
LUCREZIA :
 Et moi, monsieur le Juge, d;s le premier verre, je pensais d;j; mal... Et apr;s la premi;re bouteille, mes jambes ne me tenaient plus. Apr;s le troisi;me verre... je ne comprenais d;j; plus rien du tout.
LE JUGE :
 Et comment vous retrouviez-vous alors, ; chaque fois, dans le lit ?!
LUCREZIA :
 Croyez-moi, monsieur le Juge... je me suis moi-m;me tr;s souvent pos; cette question, ; l'aube !
LE JUGE :
 Oui... Oui... Voil; qui est bien... bien que vous vous la soyez pos;e ! Mais dites-moi franchement : s'est-il pass; quelque chose entre vous et fra Filippo ?
LUCREZIA :
 Quelque chose — quoi donc ?
LE JUGE :
 Eh bien, quoi ?! Quelque chose... qu'on NE DOIT PAS faire !
LUCREZIA :
 Non, monsieur le Juge. Ce qu'on ne doit pas faire — Filippo ne l'a jamais fait.
LE JUGE :
 Et comment le savez-vous ?!
LUCREZIA :
 Filippo lui-m;me me le disait chaque soir... en m'enla;ant : « Lucrezia... ma ch;re... ce qu'on ne doit pas faire — nous ne le ferons certainement pas ! »
LE JUGE :
 (Se frappant le front de la paume)
 Sainte Vierge... Et le fait qu'il confonde les c;t;s dans le noir... et que, s'occupant de votre s;ur, il vous presse contre la ma;onnerie de pierre... tout cela, selon vous, c'est permis ?
LUCREZIA :
 Ah, ;a... Eh bien, apr;s trois verres, la t;te est lourde. Il cherchait l'harmonie avec tant d'ardeur de ses doigts qu'il remuait les mains dans tous les sens. S'il me confondait avec Spinetta, dont les petits ballons sont plus faciles ; palper, je tournais simplement, doucement, sa t;te dans l'autre direction et je disais : « Filippo, tu t'es encore tromp; de c;t;. Spinetta est allong;e ; droite, et moi j'ai les courbes plus fines. Tourne-toi vers elle... et ne me g;che pas la perspective ! »
LE JUGE :
 (Glissant de son fauteuil)
 Elle le redirigeait elle-m;me vers sa s;ur... Capitaine ! Emmenez-la, pour l'amour du Christ ! Appelez Spinetta Buti ! Vite !
(On emm;ne Lucrezia. Spinetta entre dans la salle. Regard effront;, mains sur les hanches.)
LE JUGE :
 Spinetta... Nous avons d;j; entendu... oui... oui, entendu bien des choses... Je veux l'entendre de vous-m;me... racontez-nous comment VOUS vous ;tes retrouv;e chez Filippo Lippi ?
SPINETTA :
 Comment donc, monsieur le Juge ? Ne savez-vous pas que ma propre s;ur avait disparu ?
LE JUGE :
 Bien s;r que je le sais !
SPINETTA :
 Eh bien voil;, messer Podesta. Moi, en v;ritable chr;tienne, je suis partie pieusement ; la recherche de ma s;ur ! Et vous... vous n'auriez pas cherch; votre s;ur disparue, vous ?!
LE JUGE :
 Si... bien s;r... j'aurais cherch;... Pouah ! Attendez... ce n'est pas de moi qu'il s'agit ! Donc, vous l'avez trouv;e ?
SPINETTA :
 Dieu merci... je l'ai trouv;e, monsieur le Juge !
LE JUGE :
 Oui... et alors ? Qu'avez-vous fait ensuite... quand vous l'avez trouv;e ?
SPINETTA :
 Nous nous sommes embrass;es, monsieur le Juge ! Bien s;r, embrass;es !
LE JUGE :
 Embrass;es — avec qui ?
SPINETTA :
 Avec tout le monde ! C'est-;-dire — avec Lucrezia et avec Filippo.
LE JUGE :
 Et pourquoi vous ;tes-vous embrass;e avec Filippo ?! C'est lui qui l'a enlev;e ! Enlev;e — pas accueillie !
SPINETTA :
 Je ne connais pas vos lois, monsieur le Juge, mais Lucrezia ;tait tr;s contente ! Filippo peignait une Madone d'apr;s elle.
LE JUGE :
 Bon d'accord, Lucrezia ne pouvait pas partir — elle est la Madone. Mais vous, pourquoi n';tes-vous pas retourn;e au couvent ?!
SPINETTA :
 Et comment aurais-je pu laisser ma s;ur sans d;fense, seule avec un homme ?!
LE JUGE :
 Ah-ah-ah ! Vous ne pouviez la laisser seule avec un homme — et donc vous avez d;cid; de dormir ; trois ?!
SPINETTA :
 Mais monsieur le Juge ! C'est tellement plus chaud et plus rassurant ainsi ! De plus, chaque nuit, je surveillais strictement ma s;ur !
LE JUGE :
 Oui... j'ai d;j; entendu parler de votre « surveillance » ! Donc, vous aussi, il vous arrivait de profiter... des services de monsieur Filippo Lippi ?!
SPINETTA :
 Monsieur le Juge... monsieur Lippi est un homme compl;tement fou. Parfois, cherchant dans le noir la bonne ligne de Lucrezia, il retournait tout le lit sens dessus dessous ! Tout tremblait, j'ai failli tomber par terre plus d'une fois !
LE JUGE :
 Oui ! Et cela vous a donn; envie, ; vous aussi, bien s;r ?!
SPINETTA :
 Absolument pas, monsieur le Juge ! C'est toujours monsieur qui choisissait. Et s'il se trompait parfois — ce qui n'arrivait pas si souvent — alors moi... uniquement pour sauver ma s;ur ;puis;e... et lui laisser un peu de repos... je ne lui refusais rien !
LE JUGE :
 (Se levant d'un bond, frappant du marteau)
 Ah, c'est ainsi ?! C';tait donc de la mis;ricorde chr;tienne ?! De l'entraide fraternelle ?! Emmenez-la ! Emmenez imm;diatement cette d;vergond;e !!!
SPINETTA :
 (S'en allant, au Capitaine de la garde)
 Je le savais bien. Merci, monsieur le Juge ! Je croyais que vous, en homme compr;hensif, vous appr;cieriez et comprendriez tout !
LE JUGE :
 (Criant apr;s elle)
 Qu'est-ce que... qu'est-ce que je dois comprendre ?! Emmenez-la ! Capitaine, amenez quelqu'un de la chambre de gauche ! ;coutons aussi leurs actes « chr;tiens » !
(On emm;ne Spinetta. Entre s;ur Agn;s. Elle est effray;e, se signe sans cesse et serre contre sa poitrine un ;norme chandelier de bronze monastique.)
LE JUGE :
 (D;j; plus doux, essayant de retrouver sa dignit; de magistrat)
 Donc, s;ur Agn;s. Racontez au tribunal comment vous, ;me sainte, avez quitt; les murs du couvent pour vous retrouver... sous le toit de ce messer Lippi ? Ne me parlez surtout pas de goutte ni de parents !
S;UR AGN;S :
 (Sanglotant)
 Oh, monsieur le Juge ! Je jure par la Sainte Ceinture, j'ai fui la faim et l';puisement spirituel !
LE JUGE :
 (Surpris)
 La faim ? Au couvent de Bovacchiesi ?! L'Abbesse tient les meilleurs greniers de Prato !
S;UR AGN;S :
 Oui, monsieur le Juge, mais elle ne nous nourrit que de pri;res s;ches et de chou de car;me ! Alors que de la maison de fra Filippo, chaque nuit, dans toute la rue, cela sentait l'oie r;tie au sauge, au romarin et au raisin m;r ! Lucrezia et Spinetta riaient si fort, et monsieur Lippi chantait si divinement au luth la libert; et les ;toiles ! Nos cellules nous semblaient des tombeaux. Nous voulions simplement... nous r;chauffer pr;s du feu et ;couter des po;mes !
LE JUGE :
 (Se figeant)
 C'est-;-dire... vous vous ;tes enfuies du couvent simplement pour... bien souper et ;couter de la musique ?
S;UR AGN;S :
 Oui, messer ! Nous dormions strictement t;te-b;che, couvertes de son vieux manteau, et priions pour sa goutte ! Filippo est un coureur de jupons fou, mais il nous a rendu la joie de vivre. Nous ne sommes pas des d;vergond;es, monsieur le Juge, il nous manquait simplement... de l'humanit; !
LE JUGE :
 (Avec m;fiance)
 Souper et ;couter de la musique ? Et vous voulez que je croie que ce moine d;bauch; vous gardait chez lui simplement pour vos pri;res ?
S;UR AGN;S :
 (Avec ardeur)
 Mais je vous le jure, monsieur le Juge ! D;s le premier jour, il nous a fait asseoir pr;s de la chemin;e et s'est mis ; nous demander : « Alors, mes petites s;urs, sur quoi pleuriez-vous donc dans vos cellules humides ? Qu'aimez-vous ? Qu'auriez-vous le plus envie de manger, en dehors de ce maudit garde-manger monastique ? »
LE JUGE :
 Et alors ?
S;UR AGN;S :
 (Souriant ; travers ses larmes)
 Brigida a avou; que, depuis l'enfance, elle r;vait de biscuits aux amandes et aux fruits confits, et la noble Fiammetta — de figues bien m;res. Et savez-vous ce qu'a fait ma;tre Lippi, monsieur le Juge ? Ce grand peintre, que Cosme de M;dicis lui-m;me attend ; Florence, a jet; ses pinceaux, pris un panier et couru lui-m;me au march; de Prato ! Il est revenu, tout essouffl;, les poches pleines de sucreries, de g;teaux encore ti;des... Et il s'est mis ; plaisanter, si amicalement, si tendrement, comme si nous ;tions ses propres petites s;urs ! Pas une seule fois il ne nous a regard;es avec une pens;e impure. Il voulait simplement que nous ayons chaud. Il a pris soin de nous et nous a offert cette humanit; que nous n'avions jamais vue derri;re les murs du couvent. Si c'est l; un crime, jugez-nous toutes ensemble avec lui !
LE JUGE :
 (Feuilletant, stup;fait, ses parchemins)
 Courir au march; pour des sucreries... Le peintre de M;dicis en personne... C'est ; devenir fou... je ne comprends d;j; plus rien !




SCENE II


(Au plus fort de l';garement du Juge, les lourdes portes de la salle du tribunal s'ouvrent. Sans aucun protocole, entour; d'une aura de sereine majest;, entre Cosme de M;dicis. Le Juge se l;ve instantan;ment, p;lissant. L'Abbesse Bartolomea, qui se tenait jusqu'alors dans l'ombre au fond de la salle, se redresse, telle une statue de pierre.)


LE JUGE :
 (Bafouillant)
 Monseigneur... Cosme de M;dicis ! Quelle... quelle visite inattendue et si haute ! Nous sommes justement en train de juger pour sacril;ge ce vaurien de Lippi...
COSME DE M;DICIS :
 (D'une voix calme mais royale)
 Asseyez-vous, messer Podesta. Je ne suis pas venu pour transgresser les lois de Prato, mais seulement pour aider votre tribunal ; voir les choses avec un peu plus d'ampleur. La vie, voyez-vous, est chose singuli;rement complexe, embrouill;e, pleine de n;uds. Et parfois, ce qui nous para;t, au premier regard, un grand p;ch;, se r;v;le n';tre, ; l'examen, qu'une... faiblesse de notre pauvre nature humaine.
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (De l'ombre, d'une voix glaciale)
 La loi de Dieu ne conna;t pas de faiblesses, de M;dicis. Le p;ch; exige ch;timent, et ce moine est un scandale vivant pour toute la Toscane.
COSME DE M;DICIS :
 (Se tournant vers elle avec un sourire poli)
 Vous dites de l'or pur, v;n;rable m;re Bartolomea. Cependant, ce proc;s m'a rappel; une chronique fort curieuse, tir;e des archives secr;tes de ma maison. Une histoire vieille de cinquante ans, que le temps a prudemment recouverte de poussi;re.
(Cosme arpente lentement la salle, retenant toute l'attention sur lui. Son regard se fixe droit sur l'Abbesse.)
COSME DE M;DICIS :
 En ce temps-l;, deux hommes d'une force incroyable r;gnaient sur notre Italie. Le premier ;tait le Pape Baldassare Cossa, Jean XXIII — homme au destin tumultueux, ancien pirate, grand politique et fin connaisseur des beaut;s de ce monde. Le second ;tait le glorieux comte Guidantonio da Montefeltro, seigneur d'Urbino, g;n;ral dont le seul nom faisait trembler les provinces. Ces deux g;ants aim;rent bien des femmes, mais il advint qu'ils s';prirent tous deux, ; la folie et en m;me temps, de la m;me jeune fille.
(Le Juge ;coute bouche b;e. L'Abbesse p;lit ; peine.)
COSME DE M;DICIS :
 Elle ;tait dans la fleur de l';ge, issue d'une famille toscane noble mais appauvrie... de la maison Bovacchiesi. Une rose d'une gr;ce absolue. Et imaginez, messer Podesta, cette jeune fille, tout en acceptant la protection du Pape Baldassare ; Florence, parvenait ; mener une liaison secr;te et passionn;e avec le comte Montefeltro ! La passion ;tait si grande que l'Italie faillit s'embraser : le comte menait ses troupes sur les terres de l';glise, et le Pape mena;ait d'excommunier Urbino. Et tout cela pour les courbes d'une seule et unique beaut;.
LE JUGE :
 (Fascin;)
 Saints du ciel... Et comment le sang n'a-t-il pas coul; ?
COSME DE M;DICIS :
 Mon d;funt p;re, Giovanni di Bicci, ouvrit les archives de notre banque et trouva des lettres prouvant cette double liaison. Il les montra aux deux rivaux. Et savez-vous quoi ? Ces puissants hommes s'assirent ; la m;me table, burent un bon vin, et comprirent que la beaut; f;minine ;tait sup;rieure ; la fureur masculine. Pour ;touffer le scandale et sauver l'honneur des deux grandes maisons, la jeune fille fut tranquillement envoy;e dans un couvent, ; Prato... Mais ses lettres, ses aveux enflamm;s, ;crits aux deux amants, dorment encore aujourd'hui dans les coffres secrets des M;dicis. Chaque ligne y respire la passion humaine.
(Un silence de plomb, sonore, s'abat sur la salle du tribunal. L'Abbesse Bartolomea regarde Cosme, le souffle coup;. Elle comprend : son secret est d;couvert.)
COSME DE M;DICIS :
 Pourquoi vous ai-je racont; cela, messer Podesta ? Pour prouver ceci : m;me les Papes, m;me les princes, peuvent se tromper face ; l'amour. Voil; pourquoi j'ai d;j; envoy; une requ;te ; l'actuel Pape Pie II, demandant que soient lib;r;s Filippo Lippi et sa Madone de leurs v;ux monastiques. Et voil; pourquoi je demande maintenant une courte suspension. Ordonnez ; la garde et aux t;moins de sortir. J'ai besoin de dire deux mots de th;ologie administrative ; notre v;n;rable Abbesse, ; qui, j'en suis certain, cette vieille histoire... est fort, fort connue.
LE JUGE :
 (S'inclinant bas)
 Bien s;r, Monseigneur... Tout ce qu'il vous plaira ! Capitaine, faites ;vacuer la salle !
(Le Juge, le Capitaine et les t;moins sortent en h;te. Les lourdes portes se referment. Dans la salle du tribunal, plong;e dans la p;nombre des bougies, Cosme de M;dicis et l'Abbesse Bartolomea restent seuls, en t;te-;-t;te. Cosme s'approche doucement d'elle. Son visage est grave, sans la moindre trace de moquerie.)
COSME DE M;DICIS :
 Madame... Le Pape lib;re Filippo Lippi et Lucrezia Buti de leurs v;ux monastiques. Bient;t, ils seront libres. Le Saint-P;re les lib;re de la honte... comme je vous lib;re, moi, aujourd'hui, de la v;tre.
L'ABBESSE BARTOLOMEA :
 (La voix tremblante, tentant d;sesp;r;ment de garder le masque de sa s;v;rit; de fer)
 Que voulez-vous dire par l;, M;dicis ? De quelle honte parlez-vous ?
COSME DE M;DICIS :
 (D'une voix tremblante d';motion, mais ferme et douce ; la fois)
 Ne feignez plus, Bartolomea. Car vous savez parfaitement que cette jeune fille innocente, cette belle rose qui offrait jadis sa passion ; deux hommes ;pris d'elle... ...cette jeune fille... c';tait ....... VOUS !
(L'Abbesse baisse lentement la t;te. Ses ;paules s'affaissent, pour la premi;re fois de sa vie, sans force, et les gros grains de son chapelet glissent de ses doigts tremblants. Cosme lui tend doucement, noblement, la main, en signe de paix ;ternelle et de pardon.)


NOIR SOUDAIN


(Dans l'obscurit; r;sonne une musique de luth, pure et lumineuse. Une voix profonde et calme se fait entendre en voix off.)


VOIX OFF :

 Quelques mois plus tard, par une bulle sp;ciale du Pape Pie II, obtenue gr;ce ; l'insistance de Cosme de M;dicis, fr;re Filippo Lippi et la novice Lucrezia Buti furent officiellement lib;r;s de leurs v;ux spirituels. Ils purent enfin se marier. De cet amour sans limites, tumultueux et tendre, naquit un fils, Filippino, qui devint par la suite l'un des plus grands peintres de la Renaissance florentine. Quant au saint couvent de Prato, il retrouva sa tranquillit;... et son habituelle odeur de chou de car;me. L'art et l'humanit; triomph;rent.



RIDEAU FINAL



POSTFACE DE L'AUTEUR


Le lecteur m;ticuleux exigera peut-;tre de nous une description d;taill;e du mariage florentin, la liste des cadeaux offerts par Cosme de M;dicis, ou un compte rendu de la fa;on dont le jeune Sandro Botticelli esquissait sur une serviette les premiers contours de sa « V;nus ».
Mais l'auteur omet d;lib;r;ment ces d;tails de la vie quotidienne et ach;ve ce r;cit pr;cis;ment par une pi;ce de th;;tre.
Car l; o; se tait le sec proc;s-verbal du juge, et o; se taisent les pr;ches hypocrites, seul doit r;sonner l'Art lui-m;me. Et le v;ritable mariage — le mariage de la Passion Terrestre et de la Beaut; Divine — Filippo Lippi et Lucrezia Buti l'avaient d;j; c;l;br; sur les tr;teaux de l';ternit;.


                Thomas Djerak
               


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