Comment une femme morte il y a4000a a chang ma vie

               

     Comment une femme morte il y a quatre mille ans a chang; ma vie



Je n'ai pas cherch; Enheduanna. C'est elle qui m'a trouv;.

Quand elle est entr;e dans ma vie, j'approchais de mes soixante-dix ans. ; cette ;poque, je savais d;j; que ma vie avait d;finitivement choisi sa direction et me conduisait vers ce port tranquille apr;s lequel il ne reste de chacun de nous qu'une poign;e de cendres et, peut-;tre, ce que nous appelons le doux souvenir de nos proches.

J'ai re;u une formation d'ing;nieur. Mon monde ;tait b;ti de calculs et de mesures, o; chaque probl;me avait ses solutions d&termin;es. Dans ce monde mesurable, chaque poutre de ma vie, au sens propre comme au figur;, portait sa charge pr;cise, permettant aux ponts de mon destin soit de tenir, soit de s'effondrer ; cause des mauvaises d;cisions que j'avais prises.

J'abordais la litt;rature en amateur, pour qui elle ;tait, comme pour toute ma g;n;ration, le seul moyen de r;ver et de voyager. Toute ma g;n;ration, bien avant les Am;ricains, avait march; sur la Lune avec Wells. Nous avons fait le tour du monde et explor; les profondeurs marines avec Jules Verne. Chacun de nous n';tait pas seulement un capitaine de quinze ans, mais aussi le Loup des mers de mon cher Jack London, avec qui j'ai d; laver bien des paillettes d'or au Klondike et vivre le destin de Martin Eden, avec cette question — POURQUOI ? — que mon esprit d'enfant ne comprenait pas encore tout ; fait.

Mon enfance paisible, o; les h;ros d'Agatha Christie rivalisaient d'ing;niosit; avec Sherlock Holmes, o; Tom Sawyer aurait pu rencontrer les enfants de Huckleberry Finn, o; la chaleur de la Case de l'oncle Tom nous r;chauffait tandis que nous nous lavions tranquillement les pieds dans le large Mississippi — et non dans la petite bassine o; notre m;re nous lavait les pieds chaque soir, versant l'eau ti;de de la th;i;re — non, ce n';tait pas l'eau de la th;i;re, c';taient les eaux du Mississippi qui murmuraient entre nos petits doigts, rappelant ce tendre contact que seule une main de m;re peut donner.

La trilogie des Trois Mousquetaires, que j'ai relue plusieurs fois et qui nous enseignait non seulement la bravoure gasconne, mais aussi, me semblait-il alors, certains « aspects adultes de la vie », ainsi que le fait que ne pas distinguer le bourgogne du bordeaux, pour un vrai Fran;ais comme Porthos, ;tait un v;ritable crime.
Et comment aurais-je pu savoir, ; l';poque, courant dans notre cour de Tbilissi, que mon destin m'installerait dans la r;gion de Dieppe, d'o; notre Gascon avait embarqu; pour aller chercher les ferrets…
Et cette amiti;, d;crite avec tant de force dans Trois Camarades d'Erich Maria Remarque, avec qui nous ne pouvions qu'aimer notre prochain, ne pouvions qu'emprunter l'Arc de Triomphe, et, fl;nant dans Paris, ne pouvions qu'y croiser Hemingway dans ses nombreux bars…
Et bien s;r, une fois rencontr;s les Am;ricains, il nous a fallu traverser l'horreur d'Une trag;die am;ricaine et r;colter Les Raisins de la col;re, qui ne pouvaient montrer toute l'impasse de la situation de Gatsby le Magnifique.
 
Je sais qu'il faut s'arr;ter, car si nous entrons dans les histoires sans fin de Galsworthy, si nous traversons Guerre et Paix ; travers toute l'Europe — il ne nous restera plus qu'; sombrer dans la folie avec Dosto;evski : soit ; cause de notre Crime et Ch;timent, soit en devenant l';gal de L'Idiot, si nous parvenons ; survivre aux Fr;res Karamazov.

Et comment aurais-je pu savoir alors que la larme d'enfant vers;e par Dosto;evski provoquerait un tel s;isme dans ma conscience, au point que je ne pourrais plus me taire sans dire qu;

         «un empire qui exige les larmes de ses enfants  a

                d;j;  perdu aux yeux de l';ternit; ».


Mais cela n'arriverait que bien plus tard.

Et pourtant — malgr; les interminables travaux de litt;rature au programme scolaire — l'art m;me de l';criture appartenait, pour moi, ; d'autres.

Et tout comme l'histoire, dont mon p;re m'avait transmis l'amour, appartenait aux historiens savants, la M;sopotamie antique m'appartenait, ; moi, par les mus;es.
Ou du moins, c'est ce que je croyais ; l';poque.

Mon id;al d'ing;nieur ;tait l'ing;nieur Smith de L';le myst;rieuse, et c'est pourquoi j'ai rejet; l'id;e de mes parents de devenir m;decin, apr;s qu'une carri;re de violoniste eut ;t; d;finitivement ;cart;e, ; la seule pens;e qu'il me faudrait peut-;tre recoudre des t;tes, comme dans Le Professeur Dowell.

 Mon p;re me disait souvent :
               « Il n'existe pas de savoir superflu. »
Je pense que cette formule plonge ses racines dans le
                « Je sais que je ne sais rien » de Socrate.

Et voil; que, sur ce fond d';clectisme litt;raire, un jour tranquille, sans me demander mon avis ni ma permission, une femme morte depuis plus de quatre mille ans a commenc; ; me poser des questions.
Non pas sur l'Histoire.
Sur moi- m;me.

Je ne peux pas expliquer pourquoi cela s'est produit.
Mon pass; ne me permettait pas de r;pondre ; cette question : comment un homme qui d;cide d';crire entend-il pour la premi;re fois la voix qui lui dit — tu dois le faire ! Je ne sais pas si un ;crivain peut r;ellement expliquer l'instant o; une voix commence ; r;sonner depuis un lieu situ; au-del; des livres.

Pour moi, tout a commenc; par un d;sir tout simple d'aider mon fils.

 Et cela a commenc; par son cadeau de No;l pour nous trois — pour maman, pour papa, et pour lui-m;me. Faut-il le rappeler aujourd'hui — au d;but, nous l'avons pris pour
                un « cadeau empoisonn; ».
Des billets pour le th;;tre du Havre, pour la pi;ce La Distance de Tiago Rodrigues !

Oui — tout a commenc; avec cette pi;ce, et le sujet d'Enheduanna, qui occupait d;j; mes pens;es depuis longtemps, est devenu le moyen naturel de r;aliser ; la fois ces deux objectifs — aider mon fils, et aider Enheduanna.

Au d;but, je pensais simplement ;crire sur la premi;re autrice connue de l'histoire de l'humanit;.
Mais j'ai vite compris que j';coutais plus que je n';crivais. Puis, sans remarquer exactement quand cela s'est produit, j'ai d;couvert quelque chose d'encore plus ;trange — j'avais cess; d';couter. J'avais commenc; ; r;pondre.

La plupart des gens connaissent Enheduanna comme la fille de Sargon d'Akkad, premier grand b;tisseur d'empire.
Les historiens se souviennent d'elle comme grande pr;tresse du dieu Lune Nanna. Les chercheurs ;tudient ses hymnes, car ils constituent les plus anciennes ;uvres litt;raires sign;es connues de l'humanit;.
Tout cela est vrai.
Mais rien de tout cela n'explique pourquoi elle refusait de me quitter.

Une biographie, en elle-m;me, ne peut expliquer une pr;sence. Les biblioth;ques conservent des faits. Le th;;tre cherche un souffle.

Et j'ai peu ; peu compris que reconstituer la vie d'Enheduanna ne m'int;ressait pas.
Je voulais savoir si sa voix ;tait encore vivante. ;crire une pi;ce historique s'est soudain transform; en tout autre chose.
C'est devenu un dialogue ; travers quatre mille ans.
Chaque matin, je me posais la m;me question :


             « Comment parlerait-elle aujourd'hui ? »

 
Non pas comment elle parlait alors.

 Aujourd'hui.

Comment une femme ayant connu l'exil, l'humiliation, la violence politique et l'effondrement des certitudes regarderait-elle notre propre si;cle ? Nous reconnaitrait - elle ?

Ou reconna;trait-elle simplement en nous des ;tres humains ?
 Cette question a tout chang;.

Car peu ; peu, j'ai cess; d';crire sur Enheduanna.
Et c'est elle qui a commenc; ; ;crire sur moi, de ma propre main.
C'est par sa langue que je parlais ; Naram des conqu;tes de son grand-p;re et du prix que ces conqu;tes exigeaient des gens simples — et c'est ainsi qu'est n;e ma propre formule, devenue l'axe de toute la pi;ce :


     « Un empire qui exige les larmes de ses enfants a
                d;j; perdu aux yeux de l';ternit;. »



Cette pens;e n'est pas une citation, mais ma propre conclusion tir;e de l'histoire de Naram-Sin, premier empereur de l'histoire humaine.
Mais elle rejoint, sans que je l'aie voulu, la m;me intuition morale qui vivait chez mon cher Dosto;evski : aucun but, aucune victoire, ne vaut une seule larme d'un enfant martyris;.



    « Souviens-t'en —
         
 et alors tu seras condamn; ; devenir grand…

                car c'est ainsi que nous avons forg; ensemble

                l'arme de tes futures victoires ! »



— ainsi parlait Enheduanna ; Naram-Sin.


Mais derri;re tous ces mots se tenait une image insaisissable — qui me venait la nuit, mais que j';tais incapable de d;crire d;s le matin !
Il y eut des matins ou j'ai pass; des heures ; tenter de d;crire son apparence. Rien ne semblait vrai. Chaque costume paraissait th;;tral.
Chaque bijou paraissait d;coratif.
Chaque tentative semblait l'enfermer dans l'arch;ologie.

Mais un matin, elle m'est apparue, enti;rement v;tue, tout en blanc !
Et rien d'autre.
Aucune majest; royale!
Aucun bijou.
Seulement le blanc.

; cet instant, j'ai compris ce qu'aucun livre d'histoire ne m'avait racont;. Elle n';tait jamais destin;e ; ressembler au pouvoir.
Elle ;tait destin;e ; ressembler ; la lumi;re.
Cette image unique m'a accompagn; tout au long de l';criture.

La robe blanche… les manches ouvertes… et le vent au sommet de la ziggourat.

D;s cet instant, je n'ai plus vu une reine historique.
J'ai vu un cygne.
Non parce qu'elle ;tait fragile.
Mais parce qu'elle portait le silence comme le cygne porte l'eau.
Sans effort.
Sans bruit.

Et soudain est n;e une autre phrase.

Elle est devenue par la suite l'une des id;es centrales de toute la pi;ce :



      « Nous sommes d'un seul souffle,
                d'une seule argile,
                d'une seule ;ternit;. »



Je n'ai pas invent; cette phrase comme un slogan.

Elle est venue comme une reconnaissance.

Avant d'acqu;rir un langage, chaque enfant respire.
Avant d'acqu;rir une nationalit;, chaque main touche la terre.
Apr;s la mort, chaque corps retourne ; l'argile.
Tout le reste vient apr;s.
Les empires.
Les fronti;res.
Les drapeaux.
Les victoires.
Les d;faites.
Les noms.
Et seul le souffle vient en premier.

Et c'est peut - ;tre pour cela que je ne pouvais plus ;crire un drame historique. J'ai d;couvert que j';crivais sur quelque chose d'infiniment plus ancien que l'Histoire elle-m;me.

J';crivais sur la voix humaine.

Oui — sur cette voix humaine qui, r;sonnant en moi, poussait mes personnages ; parler et ; se disputer, ; aimer et ; pleurer, ; s';treindre et ; s'embrasser !

Ce tendre baiser ; travers les larmes, au sommet de la ziggourat.
Quand ton amour est ce

                « vase sacr;, le plus tendre », 

 
 pour lequel tu es pr;t ; traverser

 
                « le feu et l'eau ».

 
Comme il me rappelait ce premier baiser avec mon ;pouse, ;galement dans la nuit, mais dans la capitale enneig;e d'un pays balte.


Et les mots que Naram adresse ; la Pr;tresse :



 « … comme une femme qui attendait cela en secret,
                aussi longtemps que je n'osais pas le dire. »



Oui — parfois, m;me sans le sacr; Sikaru — cette boisson sacr;e du temple —


 chaque femme - pr;tresse

        attend de laisser tomber son voile sacr;,
         
                comme nous sommes pr;ts ; laisser
 
                tomber notre ob;issance « d';l;ve ».
 
Je me souviens encore, apr;s ce baiser, de notre marche silencieuse, et de sa main que je serrais dans la mienne.


Les mains humaines. Les savants d;battront longtemps encore de ce qui a ;t; d;terminant dans l';mergence de l'Homme


                — la Main ou le Langage.

Dans cette pi;ce, la question s'est r;solue autrement.
Le Langage, c'est-;-dire le Mot, et les Mains, sont les deux pierres angulaires de l';uvre.
 Et si la question du Mot ne se posait pas — elle ;tait ;vidente d'embl;e —, les mains, elles, ind;pendamment de ma volont;, se sont gliss;es et ont persist; tout au long de la pi;ce. Et, ind;pendamment de moi, les mains sont devenues l'un de ses symboles principaux.

Et c'est la v;rit; :
je n'ai jamais d;cid; ; l'avance —
              « maintenant, je vais cr;er le symbole des mains ».
   
Il est n; de lui-m;me.
Je ne sais pas comment ce symbole est n;, mais j'ai soudain d;couvert qu'il existait.
Il appara;t dans presque chaque sc;ne.

Non la guerre.
Non le pouvoir.
 Non l'amour.
Les mains.
Chez Enheduanna.
 Chez Lugal-Ane.
Chez Naram-Sin.
Chez ;lissa.
Les mains sont devenues, tout ; fait inconsciemment, le symbole principal de la pi;ce.

Et c'est vrai :
              l'homme se d;finit par ce que font ses mains.

   Les mains de ceux qui l'accueillent ; sa premi;re apparition au monde, sorti du ventre de sa m;re.
 
Les mains des parents, quand ils le bercent aussi longtemps qu'aucun autre ;tre sur terre.
 
La main du p;re, dans laquelle le fils sent qu'il est prot;g; en ce monde.
La main de la m;re, d'o; vient la paix dans l';me du nourrisson.
 
Les mains de la grand-m;re, ; travers lesquelles le temps transmet la m;moire des anc;tres.
 
La main de la seur, qui transmet la joie de l'enfance et la fid;lit; du ceur.

Les mains de tes enfants, ; travers lesquelles, pour moi en tant que p;re, est pass;e toute l';volution de leur croissance, pour aboutir ; l';ternelle probl;matique des

 
                « P;res et des Fils ».



Que cette main n'oublie jamais que nous sommes :



      D'UN SEUL SOUFFLE !
                D'UNE SEULE ARGILE !
                D'UNE SEULE ETERNITE  !


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